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Suite de l’interview du sémillant Eugène, patron de Croc’ Vinyl

(Première partie ici)

Encore une belle tranche de gâteau ?

 

TP ATS – Quels sont vos critères de sélection ?
Comment Richard et toi, vous tenez-vous au courant des nouveautés nationales, internationales ?

EC – Par la presse en général. La presse papier. Best…à une autre époque [rires], Rock & Folk, Abus Dangereux, Noise, etc. Les fanzines, les choses plus branchouilles. Richard jouant dans un groupe, nous bénéficions de plusieurs paires d’oreilles et d’yeux pour rester éveillés.

Croc’ Vinyl a déménagé pour un magasin un peu plus grand. Cela vous permet de mieux organiser des showcases, des expos, d’entrer dans une nouvelle dynamique. T’est-il important d’être perçu comme acteur culturel et pas seulement étiqueté commerçant plongé dans son tiroir-caisse ?

Oui. Avant j’étais frustré. J’avais moins de place. J’avais envie d’offrir plus d’amusements. En me faisant plaisir. Mes proches et mes clients sont étonnés de me voir m’agiter pour toujours progresser. Les showcases permettent d’apporter un petit coup de pouce à des gens voulant se faire connaître. Ou à des musiciens plus en place mais désirant jouer et présenter leurs nouvelles productions. Cela permet de communiquer autrement. Plus vers l’extérieur. Nous organisons ces événements avec le cœur. Nous sommes heureux d’ajouter notre petit espace dans l’étendue de l’offre de divertissement culturel local.
Nous nous sommes accoquinés avec la cordiale équipe du magazine Clutch, géré par une SCOP. Pour faire des événements ensemble, fêter nos anniversaires cet automne. Cela nous a permis de rencontrer plein de gens sympathiques, comme ceux du Kalinka. Des personnes qui regardent dans le même sens. Pas nécessairement dans la rentabilité, plus dans un état d’esprit solidaire et d’intérêt culturel partagé.

   

Nous avons reçu Ciou-in-hell pour une exposition. Une artiste qui commence à avoir une petite notoriété internationale. Pour le vernissage, Richard a assuré la partie musicale avec son groupe de post-punk, Wild Women and The Savages,  Nous avons eu aussi le plaisir de recevoir Thierry Guitard pour une expo. Il a dessiné pour la presse. Pour The New Yorker, Libération, Rock & Folk. Il a illustré des textes d’auteurs pour des éditions littéraires (Jack London, Gaston Leroux…). Il est l’auteur de bandes dessinées telles que Double violence ou La Véritable histoire de John Dillinger.  Il a fait la dernière pochette du dernier double album de Pascal Comelade, Le Rocanrolorama Abrégé.  Nous allons d’ailleurs le recevoir de nouveau, dès ce neuf décembre pour une nouvelle expo «So Rock’n’Roll ». Une belle façon de clôturer l’année anniversaire des trente ans de Croc’ Vinyl.
Je suis ravi de rencontrer ces belles personnes. Cela me fait vibrer. Cela me passionne.

   

 

Ma question n’était pas anodine. Il y a 7 ans, tu mettais, à disposition des badauds, directement dans la rue, des bacs de vinyles, gratuits, en revendiquant « Culture pour tous ! ». Une action militante dans la sphère culturelle, dont tu t’exclus pas le commerçant que tu es.

Oui. Mais selon mes critères. Selon mon échelle de mesure. C’est-à-dire sans arrogance. Par exemple, j’adore la peinture, tout en étant incapable de bien en parler. Si l’œuvre, que je regarde, me remue, cela me suffit. Je suis incapable d’aimer une toile juste parce qu’elle a une signature de renom. Je me fous de ces considérations. Dans le monde musical et ses ramifications, je fonctionne de la même façon. Quand je rencontre des gens dont les sensibilités sont proches des miennes, je me réjouis. J’éprouve du bonheur. Si mon instinct m’avertit qu’une personne me sera nuisible, je romps le contact. Depuis que nous avons commencé à organiser des showcases, nous sommes de plus en plus sollicités. L’instinct, les sensibilités, l’affect nous guident, Richard et moi, dans les choix de notre programmation. Nous les organisons le vendredi en fin de journée. De façon exceptionnelle, le samedi. Comme le 18 novembre dernier où nous avons accueilli les Filles de Illighadad. Un groupe venant d’une région située en plein cœur de la brousse du Niger. Voix et guitares, mélange folk, blues et tradition touareg. Je les ai découvertes grâce à une affiche que l’on m’avait apportée. J’étais ravi de les recevoir.
Comme nous faisons notre chiffre d’affaires dans la journée essentiellement, ces showcases sont de précieux moments de détente que nous nous offrons. Cela nous coûte un peu financièrement. Mais sincèrement, l’immense plaisir que nous ressentons vaut bien quelques petits sacrifices.

S’il te plait, revenons sept années en arrière, lorsque tu as mis, pour la première fois, ces fameux bacs à disposition des passants. Comment cette idée a-t-elle germé ?

Ce fut assez simple. Au magasin du 2 rue des Lois, je devais changer de meubles, modifier des prix, effectuer quelques changements. Pour cela, nous avions fermé une journée. Lorsque le montage des nouveaux meubles fut terminé, nous avons pu constater que nous avions en stock des disques, qui trainaient depuis plusieurs années. Là où d’autres disquaires auraient probablement mis ce vieux stock de côté, pour des soldes, une braderie, nous, nous sommes partis dans un délire. Nous avons posé les bacs sur le trottoir. Richard a fait des affiches disant : « Servez-vous, c’est gratuit ! » et « Culture pour tous ! ». Nous avons été très surpris par l’attitude positive et bienveillante des gens. Ils ne prenaient pas 45 disques en raison de la gratuité. Mais seulement un, deux ou trois. Certains entraient dans le magasin pour nous les payer. Incroyable ! Nous avions fait cela en toute spontanéité, sincérité et les gens nous renvoyaient de l’honnêteté. C’était un fantastique retour. J’étais vraiment heureux.
Lorsque j’achète des lots de disques d’occasion, je sélectionne forcément. Je conseille, aux personnes me vendant ces lots, de ne pas détruire ou jeter les disques qui ne m’intéressent pas. Je leur dis de les déposer devant le magasin. Donc de temps en temps, il y a quelques piles au pied de notre devanture. On fait le contraire de la grande distribution. Celle qui jette de l’eau de javel sur la viande pour qu’elle ne puisse pas être consommée par des gens qui en auraient besoin. Nous, on donne. Richard et moi, nous sommes toujours en accord ce point.

Nous avons déjà évoqué précédemment ce que l’on appelle la crise du disque, via l’arrivée du CD.  Le rôle confus des majors entre fournisseurs et fossoyeurs de multiples enseignes, l’uniformité de leur proposition artistique et le « tout commercial » n’ont-ils pas été des facteurs importants du déclin des disquaires, de la vente des disques ?

L’industrie du disque, qui se portait excessivement bien, a voulu faire progresser son chiffre par n’importe quel moyen. Concernant le CD, ils ont voulu à la fois brader des produits et en augmenter les prix. Ils faisaient des opérations incompréhensibles. Un CD, en rayon à 20 €, se retrouvait tout à coup dans des lots promotionnels de plusieurs CDs, au même montant. La clientèle ne comprenait plus. Elle était déstabilisée par ces écarts de prix. Que valait réellement le CD ? Pourquoi aurait-elle payé un CD 20 €, alors qu’en patientant un petit laps de temps, elle pouvait l’acheter à 5 € ? Voire, avec la facilité des accès aux téléchargements, pourquoi aurait-elle finalement payé 5 € ? La perception de la clientèle était complètement faussée. Cela a dévalorisé le travail qu’un disque représente.
La guerre des grosses enseignes, entre elles, n’a pas arrangé la situation. Dans toutes ces batailles, elles ne considéraient pas la musique dans son ensemble et le disque en particulier, comme des parties culturelles. Elles les regardaient comme de simples produits de consommation courante. Le livre était, est toujours considéré un produit culturel…

Eugène, les libraires se sont unis. Il n’y a pas eu de solidarité entre les disquaires indépendants, les petits labels pour mener des opérations cohérentes. Cela donne l’impression que l’intérêt personnel domine le collectif. Certains parlaient du prix unique pour le disque. Sans prendre en considération le fait que les petits labels ont des prix de revient plus élevés que les majors. N’y avait-il d’autres combats, plus importants, à appréhender, pour éviter la disparition de moult disquaires ? Donner un sens général aux actions, pour plus de clarté, de lisibilité ?

Nous avons cru pouvoir nous réunir grâce à Lang. Tu ne peux pas obtenir une solidarité dans la musique, dans le disque, lorsque que tu entends deux discours. Le premier parle uniquement d’un business. Le second voudrait faire reconnaître le disque comme un produit culturel, mais il n’a pas assez de poids. C’est la confrontation de deux visions.
D’un côté, tu as des entreprises puissantes qui te balancent des rééditions de vinyles à 10 ou 12 € à la vente, avec des pochettes affreuses, des qualités minables de son, des pressages de mauvaise qualité. Lorsque la grande distribution leur achète une nouveauté à 16 € et ajoute juste la TVA pour en faire un énième produit d’appel, comment veux-tu faire prendre conscience aux gens que le disque doit être intégré à la Culture ? De l’autre côté, tu trouves tous ceux qui ont une vision plus éthique, plus éducatrice. Face à des entreprises, comme Sony par exemple, l’équilibre n’est pas possible.
Mais, il y a aussi une responsabilité de notre côté. Par manque d’unité. Exemple. Sur Toulouse, Richard et moi avions lancé quelques idées d’actions collectives pour promouvoir les disquaires indépendants. Nous avions trouvé des sponsors pour imprimer des plans. Pour que les habitants et les touristes étrangers ou pas, puissent situer tous les disquaires dans notre ville. Nous avions voulu faire des sacs avec les noms de tous les disquaires. Des objets utiles de communication pour notifier le dynamisme de notre activité dans notre ville. Nous avons été suivis de façon temporaire ou pas du tout. Il est très difficile d’expliquer, de rassembler. Chacun reste plutôt cantonné dans l’individualisme. Je le déplore.
Autre indication. Lorsque qu’il y a une sortie importante d’une major, nous recevons les disques, juste quelques jours avant la date de sortie officielle. Certaines enseignes n’attendent pas la date annoncée pour mettre cette référence en rayons. Lorsque tu les mets dans tes bacs en respectant la date de sortie, les autres en ont déjà vendu une quarantaine. C’est difficile pour nous. Comment veux-tu exercer une pression culturelle utile lorsque, d’une part, il n’y a pas de d’intérêts communs entre les grandes enseignes et entre les petits disquaires et d’autre part, pas ou guère de solidarité entre les petits ? Quel poids peut-on avoir au regard de nos chiffres d’affaires et du nombre de salariés dans nos petites boutiques ? Comment veux-tu que l’on soit entendu ?

As-tu été surpris de voir les majors produire, de nouveau et à un rythme élevé, des vinyles ?

Non. Ils sont là pour faire du fric. Ils ne pouvaient laisser passer l’occasion d’y revenir.


Il se développe actuellement une position de subventions ministérielles culturelles vers le numérique assez considérable. Derrière laquelle on trouve le lobbying des inévitables majors. Auraient-elles trouvé, là, leur nouvel Eldorado musical ? On file des millions à des entreprises qui ne respectent pas le travail des auteurs, des compositeurs et peu leurs droits. Cela peut sembler curieux si l’on met en parallèle le nombre de subventions supprimées pour les petites structures culturelles, pour le spectacle vivant, pour la diversité culturelle. Est-ce que tu penses que la cohabitation entre numérique et support physique est inéluctable ? Constructive ? Indispensable ?

Il y a quelques années, une enquête intéressante avait été menée aux États-Unis au sujet du téléchargement. Elle démontrait que plus les gens allaient sur les plateformes d’écoute, de streaming,  plus ils téléchargeaient, plus ils achetaient de disques. Plus ils découvraient, plus ils achetaient. Il ne faut donc pas être négatif. C’est une concurrence. La concurrence oblige à te battre, à ne pas t’endormir. Si tu reçois bien les clients, si tu dis bonjour et au revoir, même si l’on ne t’a rien acheté, si tu es ouvert et souriant, si tu es poli, les gens viendront dans ta boutique où il y a du choix. Même si cela leur coûte deux ou trois euros de plus que chez Amazon. Parce qu’ils seront ravis de ton accueil, parce qu’ils s’identifient à ta boutique accueillante, claire et bien entretenue, parce qu’ils apprécient le contact humain.
Il est certain que toutes les plateformes de vente nous font perdre des clients. Les gens passent une commande et sont livrés dès le lendemain. Les disques que l’on trouvait uniquement dans nos bacs peuvent s’acheter ailleurs. L’époque où les disquaires étaient des rois est révolue. Il faut être réaliste. Il faut batailler, s’adapter, proposer autre chose, offrir un super service. Il faut que les gens comprennent que le disque est un objet culturel, pas un produit de consommation courante, pas une simple chose dématérialisée dédiée au téléchargement.
Nous ne sommes pas des vendeurs de fringues. Nous ne sautons pas sur le client. Il faut être observateur. Si nous voyons une personne chercher, fouiller et ne pas trouver ce qu’elle désirait, on lui propose gentiment de l’aide, de commander. Il y a quelques temps une maman est entrée dans le magasin pour acheter un livre illustré pour enfants. Imagine de John Lennon. J’aurais pu répondre que je n’étais pas libraire. Mais j’ai cherché volontiers. J’ai fait mon boulot. J’ai cherché sur le net. Je lui ai commandé. La cliente était ravie. Elle avait trouvé un des cadeaux de sa liste de Noël. Lorsque tu fais cela, tu ne peux marger comme d’habitude. Mais peu importe. Tu as fait le job. Si je n’ai pas ce que désire un client et que je sais qu’il trouvera la référence chez un concurrent, je le dirige vers ce concurrent. Tout naturellement. En agissant ainsi, je fais aussi le job. Le but est de contenter le client.
C’est à nous tous de mener ce combat, de faire des efforts, d’être cohérents. Ensemble.

Parlons, si tu le veux bien, un peu du Disquaire Day. L’intention première, née aux États-Unis, était estimable. Diriger de nouveau l’amateur de vinyles vers les disquaires indépendants tenant une échoppe. Vers les survivants de la crise du disque. Le CALIF, fonctionnant grâce aux subventions accordées par le Ministère de la Culture, apporte à la fois son aide aux disquaires existants et à ceux souhaitant s’installer en tant que disquaires. Ce qui est louable. Aujourd’hui, le CALIF a intégré également un pôle cinéma/vidéo. Cela donne peut-être l’impression d’éparpillement aux labels indés. N’y-t-il pas une incohérence à voir se monter des boutiques éphémères spécialement pour cette journée, de voir des références dans des magasins de fringues ?
Quel impact à le Disquaire Day chez Croc’ Vinyl ?

Il est très important. C’est ma plus grosse journée. Les tirages limités, tirés spécialement pour cette journée et normalement réservés aux bacs des disquaires indépendants, font que les gens sont obligés de venir dans nos boutiques. C’est donc financièrement très positif. C’est une action, osons le dire, très commerciale et cela fonctionne bien, jusqu’à présent.
Mais peut-être, est-ce trop commercial justement. Le business supplante totalement la création, les multinationales, les majors et les gros labels s’y étant bien introduits. Des boutiques éphémères ? Des boutiques de fringues ? Nous avions proposé un débriefing pour progresser. Nous n’avons pas eu de réponse.
Pour revenir à ce que nous disions précédemment, voilà aussi une des raisons qui ne fédère pas petits et grands labels, parisiens et provinciaux. Comment veux-tu être considéré comme acteur culturel si cette action se limite au business ? Comment ne pas être surpris de voir dans les propositions, d’énièmes rééditions, sous différentes formes ? Un repressage de Mylène Farmer en picture-disq, encore un Johnny Hallyday…

On pourrait te répondre, comme cela a été argumenté, que ces références servent de locomotives à l’évènement et, je te rappelle que les disques sont passés par la moulinette du comité de sélection du CALIF…

C’est bien pour cela que nous ne pouvons pas parler d’événement culturel. Tu peux vendre du Mylène Farmer et du Johnny Hallyday toute l’année. Quels sont les critères de sélection ? Qui les définit ? Cela laisse penser que les critères principaux sont d’ordre financier. C’est assez opaque. Peux-tu défendre objectivement l’idée d’un projet culturel en faisant toi-même le tri ? Il est certain que l’on doit penser aux dix fans de Farmer et d’Hallyday, qui viennent se taper la queue devant ton magasin. Nous vendons ces disques sans problème. Mais pourquoi n’y-a-t-il pas plus de petits labels dans les sélections, pour les fans de rock indé et pour soutenir la création florissante de ces petits labels ?

Dans les hautes sphères, le statut de petit label est reconnu s’il est une TPE ou une PME, sur des critères de chiffre d’affaires si élevé et sur un nombre suggéré d’employés que cela laisse songeuse la base, de ce que toi et moi, appelons petits labels. Notamment les petits labels de passion qui n’envisagent pas la professionnalisation. Là-haut, on donne l’impression de plus s’exprimer en termes comptables de rentabilité qu’en défense de pluralité culturelle…

Oui et c’est surprenant. Est-ce que l’on doit privilégier le contentement de masse ou la promotion de différents créateurs sur ce genre d’actions ? Les années où il n’y avait pas de disques de Johnny Hallyday et de Mylène Farmer dans les sélections, nous avons tout de même cartonné. Donc on peut aussi de pas sortir la grosse artillerie. On peut faire sans.

D’autant que les petits indépendants créateurs, qui ont toujours fait vivre le vinyle, perçoivent mal l’intrusion des industriels par la grande porte, parce que ces entreprises avaient elles-mêmes désarçonné, piétiné et renié ce format…une sorte de retour du cheval de Troie, ressenti comme une injustice par les laborieux petits indés…

Oui. On ne parle plus de culture. Il y a un problème. Nous revenons aux deux discours distincts. Deux positions toujours très différentes. Comment veux-tu être reconnu comme acteur culturel dans cette confusion ? Tu as le même genre d’obstacles dans la création indépendante, l’autoproduction. Tu as de supers groupes, de bonnes petites structures qui sortent des disques de grande qualité, des vinyles fantastiques. Ils bénéficient de temps en temps de quelques belles chroniques. Ils ne sont jamais suffisamment exposés. Il faudrait qu’ils aient une chance incroyable pour être repérés, soient mieux diffusés, distribués et qu’ils soient signés, pour vendre tous les exemplaires qu’ils ont financés eux-mêmes.

Justement, selon toi pourquoi n’existe-t-il pas un réseau de distribution réunissant toutes les petits labels totalement indépendants ? Pour faire exister de façon collective un catalogue réellement indépendant.

Parce qu’il faut du pognon. Parce que ce milieu ne perçoit pas de subventions, d’aides. Tout l’argent est dirigé vers les mêmes structures, les mêmes personnes. Sans l’argent, tu ne peux rien faire du tout. Parce que pour beaucoup, ce milieu n’existe même pas. Richard et son groupe ont sorti un super disque en autoproduction. Les musiciens ont financé, je les ai aidés aussi. Richard ne peut parcourir la France pour essayer de le vendre. Qui va faire cela ? Il faut du temps. Il faut être reconnu. C’est un sacré boulot d’essayer de vendre ses disques. Il faudrait une structure. Des mécènes.

Le vinyle représente-il une niche ?

Est-ce que le vinyle reste encore marginal ? Est-il un objet de spéculation ? J’ai du mal à me représenter ce qu’il représente exactement en volume financier en France. De façon globale. Je ne peux dire s’il est une niche. Combien représente-t-il sur le marché de la musique ? Je constate, depuis un petit moment, que nous avons de plus en plus de clients. Que la clientèle se féminise, comme tu me l’avais demandé précédemment. Nous vendons aussi de plus en plus de matériel hi-fi. Si cela représente une niche, ou une bulle prête à exploser, je ne peux répondre. Je préfère rester humble et prudent. Si tu m’avais demandé, il y a 10 ans, de lire dans une boule de cristal pour savoir si en 2017 nous vendrions autant de vinyles, je t’aurais répondu : « Est-ce que tu as pris tes cachets, parce que cela ne va pas le faire… »… [Rires]. Il y a 10 ans, nous n’envisagions pas un seul instant que les ventes de vinyles allaient s’accroître à ce point. Nous étions à dix mille lieues de pouvoir imaginer cette progression.

Quel est l’apport des labels indépendants, du DIY, dans les survies du vinyle et des disquaires à cette crise, selon toi ?

Il est énorme. Parce que, comme les disquaires indépendants qui se sont accrochés, les petits labels indés sont des passionnés, des adeptes du vinyle. En plus, ils ont apporté une diversité vitaminée et nécessaire. Heureusement qu’ils étaient là. Avec leurs petites productions. Heureusement qu’ils sont toujours là ! Leur boulot est colossal. Aujourd’hui, ils représentent toujours un marché parallèle pour celles et ceux voulant sortir des sentiers battus. Ils ont participé et participent encore à l’engouement pour le vinyle. Ils apportent du choix. Des genres différents. Ce qui est important pour les clients. C’est pourtant difficile pour ces indépendants. Ils sont noyés dans la masse. Plus il y a de propositions, moins ils bénéficient d’exposition. Mais ils sont là.

En vrac sur la platine.

J’ai bien noté que tu n’envisageais pas de prendre ta retraite. Après ce 30ème anniversaire, est-ce que tu envisages de croquer les 40 bougies de ta boutique ? 

Qui sait ? [Rires] 10 ans ? Je vis au présent. Je savoure mon présent. Même si je dois préparer deux ou trois bricoles pour la suite, je ne me projette pas dans l’avenir. J’imagine difficilement ce que je ferai dans un an. Si l’on doit tout calculer, tout prévoir, la vie deviendrait plus barbante. Ennuyeuse. Sans surprise. Je suis fidèle à ma philosophie de vie. Laissons le hasard décider.

Espères-tu, tout de même, pouvoir transmettre un jour sereinement le flambeau ? [Rires].

Si Richard est toujours à mes côtés, je pourrais évidemment passer un accord avec lui. Il me semble le plus chevronné pour prendre le relais. J’ai suffisamment confiance en lui, pour lui confier le bébé.

Quelles sont les choses les plus incroyables que l’on t’ait demandées en entrant chez Croc’ Vinyl ?

Des photocopies. On nous confond souvent avec un magasin de reprographies. [Rires].

Est-ce que le disque parfait existe ? 

Non. Et honnêtement, s’il existait, je le trouverais certainement très chiant. Cela signifierait probablement que l’on est arrivé au bout de quelque chose. Au bout du bout. Nous n’y sommes pas encore. Fort heureusement.

Est-ce que les mots « punk », « rocker » signifient encore quelque chose aujourd’hui ?

Énormément. Cela ne cesse de me surprendre. Notamment chez les jeunes.
Les gens sont très réceptifs à ces cultures rock, punk. Les gens de ma génération, comme celles plus jeunes. Tous continuent à s’intéresser à ces courants musicaux. A les découvrir, les interpréter, à les vivre, à se les approprier. De façons différentes. Nous avons rentré une belle collection de l’époque punk. Elle se vend très bien. Cela démontre un intérêt encore vivace pour ce mouvement.

Quelles recommandations donnerais-tu à un jeune souhaitant commencer à s’ériger une discothèque ?

Euh…d’écouter le dernier “King Gizzard and the Lizard Wizard”, la B.O de Sugar Man, le documentaire consacré à Sixto Rodriguez, du Cure, du Nick Cave…quelle tâche difficile ! En suis-je capable ? Il y a tant de choses à découvrir. Si je devais….je parlerais un peu avec lui, pour repérer ses sensibilités. Si…j’essaierais de le conseiller…mais en suis-je capable…je lui parlerais probablement de mes derniers coups de cœur. Je sais…si je peux me le permettre, je lui proposerais Blue Valentine de Tom Waits ! Parce que j’adore ce disque. Je lui dirais : « Écoute. Dis-moi ce que tu en penses. Ensuite, nous passerons à autre chose ».

 

Que fais-tu pour ne plus penser à croquer du vinyle ? As-tu d’autres passions ?

Je m’occupe de ma maison. Je suis normal, quoi ! [Rires]. Je cours beaucoup. Lorsque j’ai arrêté de fumer et picoler, il me fallait trouver une autre addiction. [Rires]. J’ai commencé à faire beaucoup de sport. Pour finalement pratiquer seulement la course à pied. Très activement.

Pour finir, une petite sélection du moment, s’il te plaît.


 

 

MERCI beaucoup Eugène.
Merci à Richard d’avoir assuré pendant que nous parlions.
Et une très belle fin d’année d’anniversaires !

Pour vous aider à préparer les fêtes, Croc’ Vinyl sera ouvert les dimanches 3, 10 17 et 24 décembre, de midi jusqu’à 19 heures.

Croc’ Vinyl – 7, rue des Lois – 31000 Toulouse
Téléphone : 00 33 (0) 5 61 23 79 90.