Mots-clés

, , , , , , , , , , , , , , , , , , ,

La boutique de vente en ligne Hands and Arms voit le jour en 2009. L’intention originelle de son fondateur est de faire partager sa passion de la musique indie pop et garage en distribuant des labels indépendants français et étrangers ayant peu de visibilité en France. Parallèlement, il développe deux labels : Double Legs Records et Eyes Minded. Le 28 février 2017, Yves Plouhinec inaugurait une véritable échoppe, plus généraliste, dont on peut franchir le seuil au 72 rue Crozatier à Paris 12ème.  Un peu plus d’1 an d’existence pour cette nouvelle création où Yves a assemblé bacs, décor et comptoir en bois, conférant au lieu une ambiance chaleureuse et élégante. Une atmosphère à son image. L’occasion de faire une interview « premier anniversaire » avec le très courtois et toujours bienveillant Yves.


 

Le diamant sur le sillon du passé.  

ATS : Qu’est-ce que l’on écoutait chez toi, lorsque tu étais petit ?

YP : Certains albums et artistes, tels « Harvest » de Neil YOUNG, « Who’s Next » des WHO, Joan BAEZ, Boris VIAN, étaient davantage écoutés et quelques-uns m’ont imprégné de sensations de plaisirs et de plénitude toujours présentes. Je me souviens aussi, qu’il m’importait d’écouter à la suite, l’ensemble de la discothèque familiale de A à Z, EP et LP, et de m’émerveiller sur le « San Francisco » de Scott McKenzie ou sur ANTOINE.

ATS : Premier disque reçu en cadeau ou/et premier disque acheté ?

YP : Si l’on excepte les disques pour enfant, CHAGRIN D’AMOUR en 1981, n°1 des tops cette année-là, fut celui qui a initié une ferveur pour le support vinyle. Ardeur non démentie et continue, jusqu’à ce jour.

ATS : Quels ont été tes premiers goûts musicaux, tes premières références ? Ont-ils évolué ?

YP : De la préadolescence au lycée, mon intérêt pour les charts s’est peu à peu dilué au profit de musique pop/folk plus internationale comme DIRE STRAITS ou U2. Puis, la New Wave a pris du poids, ainsi que la Cold Wave… puis le rock alternatif eut ses années fastes. A la majorité, l’indie pop est définitivement devenue mon champ de prédilection, même si la musique de films prend, depuis une vingtaine d’années, une place importante. J’ai toujours pensé que la maturité m’ouvrirait les portes du jazz et du classique. Ce n’est pas encore le cas…


ATS : As-tu été un collectionneur de disques précoce ? L’es-tu encore ou es-tu devenu gourmet ?

YP : Ma consommation a donc commencé en 1981, et même si je suis un certain nombre de labels assez fidèlement, j’ai toujours pris un plaisir quasi égal dans l’acquisition d’un disque à l’aveugle que dans celle d’un disque recherché.

ATS : As-tu un « graal », un disque dont tu rêves que tu n’aurais pas encore ?

YP : J’en avais plusieurs inscrits sur des listings soigneusement mis à jour et actualisés. Mais l’offre au sein des magasins et les nouveautés en général ont toujours suffi à me contenter. Même s’il me manque quelques SARAH RECORDS.

ATS : Lorsque tu étais jeune, avais-tu envisagé de devenir disquaire ? Il me semble que tu n’étais pas dans ce secteur d’activité avant la création d’Hands & Arms.

YP : J’ai fait des études juridiques, mais il me fallait les financer. Pour cela, je me suis tourné vers les caisses de disques de la Fnac.

ATS : Est-ce que le nom « Hands and Arms » évoque un toucher émotionnel indispensable à la relation entre musique et individu ?

YP : Pas mal, mais la musique n’en est que le moyen. Ce nom marque la prévalence des rapports humains et l’impériosité des interactions physiques et intellectuelles dans un projet de création d’entreprise.

ATS : Tu as commencé à vendre des disques via une boutique en ligne. Pourquoi ce choix ?

YP : C’était en 2009. Le support physique n’était pas un secteur prometteur. De surcroît, la démarche était d’une part très limitée en terme d’offres (sur le secteur indie Pop) et d’autre part, liminaire en terme de projet. Dessein auquel devaient s’agréger des activités de production et d’édition musicale, de création de lieu de vie… Je croyais au succès possible de cette scène, principalement anglo-saxonne et prolifique, par l’explosion de la musique – amateur (artistes et labels) et par le retour des quarantenaires sur le marché (également en termes de labels et d’artistes).

ATS : Comment et pourquoi as-tu décidé de créer un magasin ?

YP : En faisant des stands lors de concerts ou de festivals, j’ai mesuré que la demande était éloignée de mon offre. Je l’ai donc développée en largeur et en fournisseurs. Internet n’était pas le lieu pour proposer une sélection qui devenait généraliste. Ensuite, Hands and Arms Music n’est pas qu’un magasin, puisque des espaces de bureaux sont proposés à des structures ayant un lien avec le support physique.

ATS : Conseillerais-tu aujourd’hui à un jeune passionné d’ouvrir une échoppe musicale ou le mettrais-tu en garde contre l’ivresse des illusions ?

YP : La plupart des magasins de disques en mono-activité sont des magasins historiques bénéficiant de gérances avisées. Cela leur a permis de résister aux années 2000/2010. Les nouveaux disquaires sont pour la plupart en double-activité (café, labels, libraires…). S’il y a passion, il doit y avoir raison.

 

1 an, noces de coton. 

ATS : Des regrets, des remords quant à cette union avec le sillon ?

YP : Drôle de question…
Le terme union est à la fois fort et faible, puisqu’il s’agit probablement de fusion.  Avoir des regrets signifierait devoir rogner une partie de moi…

ATS : Comment entretiens-tu la flamme fondamentale ?

YP : Pour le coup, la question est simple. Chaque jour de nouveaux projets émergent, de nouveaux disques arrivent… Cette sollicitation constante des oreilles et des mains… montre l’énergie d’acteurs, toujours plus importants en nombre, me semble-t-il. L’offre musicale est non seulement pléthorique mais accessible.

ATS : Est-il nécessaire de se mettre en danger, d’être hyperactif pour entretenir la dynamique ?

YP : Il ne faut pas perdre l’équilibre. Il faut primer une organisation qui optimise le quotidien. Tout en prenant en compte son propre environnement et ses capacités personnelles. Il faut être sportif.

ATS : Comment peut-on se renouveler face aux changements inéluctables de consommation ?

YP : Le pari de la vente de disques repose sur le retour du support dans les foyers. Un disquaire, voulant optimiser son affaire, doit évidemment développer les ventes sur stands (concerts, brocante, foire…), être présent sur internet et inévitablement être actif sur les réseaux sociaux. Etre disquaire repose souvent sur un projet individuel, et ce sans aucun salarié. Donc se démultiplier n’est pas aisé. De mon côté, je privilégie la relation au quartier en termes de disponibilités et d’horaires.

ATS : Comment te préserves-tu de l’overdose de la banalité, de l’usure de la passion ?

YP : Si écueils il y a, ils sont aujourd’hui largement évités grâce à l’approfondissement de secteurs musicaux au sein du magasin via l’augmentation de fournisseurs. Cela, c‘est pour le rapport au support. Mais si la relation essentielle au client s’use, alors ce peut être sans retour.

ATS : Est-ce que l’expertise, le conseil, la proposition de découvertes et la disponibilité sont des éléments essentiels à la pérennité ?

YP : Oui bien entendu. Il faut ajouter à ces considérations, le prix et le service.

ATS : Quelles sont les qualités indispensables à l’exercice de cette profession, selon toi ?

YP : Outre les compétences [commercialité] et connaissances [musicales] de base déjà évoquées, il faut ajouter quelques appétences au back office (notions de comptabilité, marketing…).

ATS : Quelles sont les charges, les frais les plus lourds pour Hands and Arms ?

YP : Le loyer et le stock.

ATS : Quelles sont les particularités de ta clientèle ? Se renouvelle-t-elle ? Se diversifie-t-elle ?

YP : Le magasin a principalement une clientèle de proximité. Elle se développe au gré des fêtes et anniversaires qui permettent aux nouveaux mélomanes de recevoir platine et disques. Ce que je ne voyais pas auparavant, est le vinyle en tant qu’achat commun de jeunes couples. Et de jeunes entrants de 16 ans…


ATS :
Combien de références chez Hands and Arms ?

YP : Plus de 8000 références neuves, plus quelques centaines d’occasions.

ATS : Quelle est la proportion de vinyles aujourd’hui dans tes bacs ?

YP : 75%. C’est peu au regard des ventes, car j’ai encore des CD de l’ouverture de la structure.

ATS : Quelle est la part de labels indépendants dans tes bacs ?

YP : Elle est très importante parce que je travaille régulièrement en direct avec des labels étrangers et des grossistes aussi étrangers. Mais, clairement, les rotations sont beaucoup plus fortes chez les majors.

ATS : Quels sont tes critères de sélection ?

YP : Les critères sont à la fois personnels, j’aime/je n’aime pas, et pragmatiques si j’ai des demandes identifiées…

ATS : Comment te tiens-tu au courant des nouveautés nationales, internationales ? Comment t’approvisionnes-tu ?

YP : J’épluche les mails des distributeurs, grossistes et des labels et je tiens à jour un tableau d’approvisionnement pour chacun. Outre les précommandes, j’attends d’avoir le franco de port pour passer commande.

ATS : Est-il indispensable de diversifier l’offre dans les bacs : nouveautés, occasions, rock & roll, jazz, funk, classique, soul, etc. ?

YP : Mon offre est généraliste, donc de fait elle est diversifiée. Ce n’est pas une fin en soi. Certains disquaires sont spécialisés et si la demande est au rendez-vous, c’est très bien. Comme précisé ci-dessus, mon offre généraliste fut opportuniste voire contrainte. Pouvoir faire écho aux goûts du plus grand nombre me convient très bien. Si la demande est plus pointue, il suffit d’orienter le client vers le collègue spécialisé.

ATS : Est-il indispensable aujourd’hui d’avoir des bacs d’occasion ?

YP : C’est clairement une question de marge commerciale… trop faible dans les disques neufs. Mais je ne suis pas vraiment positionné sur ce secteur.

ATS : Est-il nécessaire de varier ses activités : partenariats, showcase, événements, vente en ligne, vente de matériel hi-fi, etc…pour pouvoir se dégager un salaire à peu près décent ?

YP : Au-delà de la communication externe nécessaire à tout projet commercial, la diversification rejoint la problématique de la question précédente. Donc, oui, il faut se diversifier et rayonner hors de ses murs.

ATS : La possibilité de te commander directement les disques absents dans tes bacs est-elle bien comprise par tes clients demandeurs ? Permet-elle de mieux gérer les stocks ?

YP : Commander des disques absents des bacs est un service important en termes de positionnement par rapport aux grandes surfaces et internet. Lorsqu’il s’agit d’une nouveauté, c’est assez simple. Quand il s’agit d’un disque plus difficile d’approvisionnement, les délais peuvent être importants. Ce n’est pas qu’une gestion de stock… car c’est toujours une défaite, ou tout au moins un crève-cœur, de ne pas pouvoir répondre à une demande.

ATS : Selon toi, quels sont les facteurs de ce que l’on a appelé « la crise du disque ? Le CD formaté et glacé, placé à foison dans les grandes surfaces en l’annonçant comme fossoyeur du vinyle mais qui a aujourd’hui la gueule de bois ?

YP : Le CD coule sous son poids de technologies…
La « crise du disque » comme tu le dis est certes corrélative au développement du numérique et à la dématérialisation générale. Mais elle est aussi la conséquence de la non-gestion des gros « acteurs » du milieu musical. Ils ont laissé émerger de nouvelles pratiques et entreprises qui, quelque part, les privent de parts du gâteau. Il faut reconnaître qu’ils n’ont pas considéré le dit « gâteau » comme un produit qualitatif… en faisant faire à son prix le yo-yo… et ce dès les années 90…

ATS : L’industrie du disque est-elle peu ou prou responsable ?

YP : Responsable oui, mais coupable de quoi ? Il est plus juste de faire un constat objectif que d’incriminer telle entité. Les missions de l’industrie du disque ne sont pas de rendre pérenne la création musicale… C’est une industrie avec des objectifs économiques à court et moyen termes.

ATS : L’émergence du MP3, souvent montrée du doigt, est-elle la principale cause de cette crise ?  Le piratage ? Le téléchargement ? Le développement des sites de streaming qui ne respectent pas les droits d’auteurs (si les artistes perçoivent quelque chose, c’est de l’ordre du dérisoire) mais sont pourtant soutenus par les majors et les institutions ?

YP : Comme précisé ci-dessus, les majors et les institutions ont subi ces nouvelles pratiques et ces nouveaux acteurs…
Autant les liens avec les difficultés du marché peuvent se concevoir, autant je réfute le concept de culpabilité par nature. Car les majors, et plus encore les institutions, ont seulement été dépassées par le piratage, le MP3, le streaming… Aujourd’hui, elles essaient d’encadrer ces pratiques en négociant le reversement des droits… mais on peut leur reconnaître le fait qu’il n’y a jamais réellement eu de politiques affirmées à destination des artistes ou du support physique. Il est possible de considérer actuellement que la profusion de rééditions marque la prise de conscience et la réaction des majors face à ces acteurs d’internet. Mais la politique de prix, à la fois élevée et réitérant dans les grandes surfaces le phénomène de yo-yo des prix, déstructure l’ensemble. Au fond, je pense que la causalité entre la baisse de vente des supports n’est pas seulement le fruit du piratage, du MP3 et du streaming… Nombreux sont les consommateurs multi-terrains et sensibles à ces nouvelles pratiques. Habitudes qui peuvent être considérées comme les ferments de l’achat de supports physiques.

ATS : Quelle est la place du vinyle dans la survie, dans l’activité de disquaire indépendante selon toi ?

YP : Les ventes de vinyles chez les disquaires indépendants représentent 90% ou plus des ventes de supports musicaux. Mais comme aussi précisé précédemment, il faut d’autres vecteurs de marges. Qui peuvent être la vente de livres, de matériel…

ATS : Le vinyle que l’on disait moribond, voire occis (à tort, car il n’a jamais disparu notamment chez les petits labels indépendants / Ne devrait-on pas plutôt parler d’intérêt médiatique réveillé ou déterré…), est-il le symbole de la résistance des disquaires indépendants ?

YP : Totalement. Et ce, malgré le développement de l’offre vinyle au sein des grandes surfaces. Le ressenti général est que les grandes surfaces « suivent » voire « empiètent » sur le champ des disquaires indépendants qui avaient été mis en lumière grâce aux médias et au concept journalistique de « retour du vinyle ».

ATS : Les disquaires indépendants ne sont-ils pas les gardiens du sanctuaire de la diversité ?  Quel est l’apport des labels indépendants, du DIY, de l’iconographie dans les survies du vinyle et des disquaires à cette crise, selon toi ?

YP : Assurément pour la première question. Mais c’est plus la représentativité globale des disquaires indépendants, que l’activité individuelle de chacun d’entre nous, qui maintient une offre diversifiée. Ce sont les vrais disquaires spécialisés qui vont pouvoir proposer, dans leur identité musicale, l’offre la plus pointue, la plus DIY… Donc, au vu du faible nombre de disquaires indépendants, la diversité sur un territoire n’est pas une réalité. Néanmoins, chez chaque disquaire, il devrait toujours y avoir de quoi contenter la curiosité du plus curieux, grâce à un interlocuteur (le disquaire) par définition passionné. Les productions indépendantes sont le vernis de l’offre qui différencie un magasin d’un autre. Mais, il faudrait aux indépendants davantage de visibilité dans les médias classiques, spécialisés et sur internet pour accompagner le disquaire dans sa promotion.


Le
gâteau musical. Comment continuer à s’en payer une belle tranche ?

ATS : Quel est ton regard sur les majors, principaux fournisseurs d’enseignes disparues (Virgin par exemple) ou en difficulté (la FNAC par exemple), ces entreprises ayant contribué à outrance à l’uniformité musicale dans les médias, ayant favorisé le CD et ayant contribué à l’essor des plateformes d’achat en ligne ?

YP : Nous sommes dans des univers parallèles. Mais souvent les profils des agents des majors ne sont pas si éloignés de notre cause. La major est une machine que l’on peut ignorer lorsque l’on est un disquaire spécialisé, mais c’est plus compliqué quand on est généraliste. Les responsabilités mentionnées dans la question sont avérées mais ma responsabilité, telle que je la conçois, c’est d’avoir une offre large et pouvoir initier un client à aller au-delà de sa zone de connaissance.

ATS : Est-ce que ces majors ne sont pas responsables en partie de la crise du disque en ayant favorisé le tout-à-penser, la perte de qualité d’écoute par les encouragements à la facilité d’utilisation des consommateurs, et leur façon de capter pour toutes sortes d’aides (leur mainmise sur les subventions est toujours aussi sidérante) ?

YP : Oui. Mais elles sont dans leur monde. Un univers hermétique au milieu indépendant. Evidemment que les moyens dont elles disposent facilitent leur hégémonie. Mais je ne dénierais pas à l’utilisateur de musique la liberté de faire des choix et de porter aussi, s’il le veut bien, une part de responsabilité dans la crise et dans les difficultés du monde indépendant.

ATS : Es-tu surpris de voir de nouveau les majors reproduire du support vinyle à foison ?

YP : Il y a un marché qui renaît. Il ne nécessite que des frais de pressage et en aucune manière des coûts de développement d’artistes… c’est l’aubaine absolue ! Les majors auraient peut-être préféré que les supports disparaissent et n’avoir que des fichiers numériques à gérer et stocker… mais les rééditions sont une vraie manne financière pour elles.

ATS : Le vinyle représente-il une niche ?

YP : Pas pour les disquaires indépendants. Sinon, oui, le support musical dans sa diversité aussi…

ATS : Est-ce que la cohabitation entre numérique et physique est inévitable, indispensable ?

YP : Pas indispensable, mais pratique. Pour découvrir, faire découvrir…
La diffusion et la transmission sont les essences de la musique… bien en amont de toutes idées de supports et finalement de disquaires. Donc la cohabitation est opportune et vertueuse, dans la limite du choix qui est laissé aux auditeurs.

ATS : Est-ce qu’aujourd’hui la crise du disque n’est tout simplement pas entretenue par la crise économique et par « les fameux professionnels » n’ayant pas de vision saine, parce que trop attachés à la spéculation, aux niches, aux subventions, à la rentabilisation de la culture de masse ?

YP : Les disquaires doivent aussi faire des bénéfices, tout comme les majors. Nous avons des comportements commerciaux idoines mais notre approche est certainement plus pilotée par la vision artistique, les profils d’artistes et moins par leur commercialité. Je veux dire par là que nous sommes globalement du même côté du bateau au regard de la crise économique. Nous luttons avec nos valeurs d’offre diversifiée et de partenariats avec les labels associatifs…mais sans agir frontalement contre la crise du disque.

ATS : Quel est l’impact du Disquaire Day pour un disquaire indépendant ?

YP : Plusieurs semaines de chiffre d’affaires sur le plan économique et un cadre festif pour accueillir un public plus large que nos habitués. L’événement est certainement à parfaire. Il n’est pas, bien entendu, obligatoire ni pour le disquaire, ni pour le client. Comme aux guichets de subventions, on est libre de ne pas jouer ou de le faire partiellement ou totalement.

ATS : Certains libraires se sont tiré une balle dans le pied en installant des liseuses dans leurs rayons. Les disquaires indépendants n’ont finalement pas fait entrer d’appareil de Troie, comme par exemple le lecteur MP3, dans leur boutique. Est-ce qu’ils ont été plus lucides, plus cohérents ?

YP : J’aurais plutôt tendance à penser que c’était des produits éloignés de l’intérêt des disquaires. Si la question est la diversité de l’offre, peut-elle aller jusqu’aux lecteurs MP3 ? Pourquoi pas, car on s’adresserait à un public qui ne viendrait pas consommer du disque mais qui pourrait revenir pour un cadeau… Si on place le problème sur l’éthique et la cohérence du disquaire, je dirai que l’Histoire des années 2000/2010 donne plus raison aux libraires qu’aux disquaires.

ATS : Sans tomber dans le corporatisme, comprends-tu que l’on abaisse la TVA sur moult produits culturels, notamment sur le livre, mais pas sur le disque ?  (Tu n’ignores pas mon militantisme à ce sujet… [Rires]).

YP : C’est incroyable cette affaire. Tout le monde semble d’accord, mais les dernières véritables volontés politiques datent du début des années 2000. Aujourd’hui, selon le ministère, l’Europe serait un frein au débat et certains pays bloqueraient toute modification du paquet fiscal.

ATS : Les libraires survivants se sont regroupés pour être entendus face à des géants comme Amazon, et autres hypermarchés. Selon toi, pourquoi les disquaires indépendants ne se sont-ils pas s’unifier pour lutter ensemble ?

YP : Les mouvements collectifs naissent de grosses frustrations ou via des meneurs. Les disquaires indépendants ont les mêmes charges que les libraires indépendants. Ils payent aussi leur stock. Mais celui-ci n’est, dans la plupart des cas, pas retournable aux fournisseurs. Ce point précarise peut être davantage notre métier.

ATS : Peux-tu nous expliquer pourquoi, avec quelques autres disquaires indépendants, as-tu (enfin !) créé le GREDIN (Groupement des disquaires indépendants nationaux) ?

YP : Le besoin d’être entendu est là. Même si nos profils de disquaires indépendants sont différents…de celui qui a plusieurs magasins, à celui qui ne fait que de l’occasion en passant par celui qui a 40 ans de boutique en mono-activité…nous avons tous des problématiques similaires. Les commissions que nous avons ouvertes concernent différents domaines : les relations avec nos fournisseurs, la TVA, le Disquaire Day et la recherche de mutualisation.

ATS : Comment faire comprendre aux jeunes générations que la dématérialisation de la musique détruit la perception de sa dimension humaine intrinsèque ? Que cette dématérialisation nuit à la qualité du son et qu’elle ne peut s’inscrire dans une qualité pérenne ?

YP : Cela passe par l’éducation, par la pratique. Comme je le disais, la dématérialisation ne me semble pas incompatible avec l’écoute de supports physiques. Il faut donc travailler à la vulgarisation de la qualité du son, à la compréhension du prix inhérent à cette qualité.

ATS : Est-il important d’être activiste, militant, de se servir des nouveaux outils de communication (réseaux sociaux, site, blog, etc…) pour subsister en tant que disquaire indépendant ?

YP : Puisque tout le monde le fait, et que ce n’est pas si complexe, il est difficilement justifiable d’être passéiste et s’en priver. Ensuite, tout est question de choix, respectables de facto.

ATS : Face à l’appauvrissement culturel, à l’asthénie des moyens mis à la disposition de la scène indépendante, pourtant très créatrice et foisonnante, l’édification de petites chapelles imbriquées les unes dans les autres telles des poupées russes, voire peu solidaires les unes des autres, ne nuit-elle pas à l’idée de faire front commun pour lutter contre la concentration des moyens et la médiatisation d’une minorité au détriment d’une majorité ? N’est-il pas nécessaire de développer un véritable réseau solidaire et salutaire impliquant à la fois labels (réellement) indépendants et disquaires ?

YP : Bien entendu. Et cela se passe localement et occasionnellement grâce à des festivals, des sorties de disques au sein de magasins… mais la vulgarisation en général et la communication en amont n’atteignent pas un large public. L’offre culturelle musicale reste malgré tout importante mais effectivement très éclatée… et les disquaires indépendants ne sont pas toujours dans la boucle.

ATS : Que répondre à ceux affirmant que les disques sont trop chers ?

YP : Qu’ils ont raison. Notamment s’ils veulent la dernière nouveauté « marketée ». Mais on peut répondre qu’il en existe d’autres qui le ne sont pas.
Il faut leur parler des offres des grandes surfaces à 10 euros et absolument leur expliquer l’envers et le revers de la chose A savoir, les marges arrière invisibles et inaccessibles pour nous, et un « prix yo-yo » pouvant aller du simple au double selon les saisons. Cela ne sert pas à discerner ce que doit être un bon prix.

ATS : Comment perçois-tu l’avenir de Hands and Arms ?

YP : Il y a des axes de travail et de nombreux points d’amélioration…
Je verrai année par année…

ATS : Celui des disquaires ?

YP : Le développement du nombre de disquaires semble se tasser et la situation économique et les perspectives ne sont pas au beau fixe. La solidarité face aux grandes surfaces et internet est un axe de travail.


En vrac sur la platine.


ATS : Comment expliques-tu le peu de femmes
dans cette profession ?

YP : Mimétisme ! Rien d’hormonal. Je constate plus régulièrement aujourd’hui que, dans certains jeunes couples, ce n’est pas toujours le garçon qui pilote l’achat de vinyle. De là, à faire de la jeune-femme, une future gérante de magasin…

ATS : Comment amplifier l’appétence, la curiosité musicale, celle qui permet d’aller au-delà des ondes nationales, des discours obtus et des œillères des chapelles ?

YP : L’offre en magasin, le partage, la diffusion, les réseaux sociaux…
Tout est bon.

ATS : Comment faire comprendre que la musique ne se limite pas aux frontières d’un genre mais qu’elle est une galaxie à explorer ?

YP : Je reprendrai les points ci-dessus, en y additionnant la sphère d’éducation portée par la famille et les médias classiques.

ATS : Quels sont les 5 disques que tu recommanderais aujourd’hui ?

YP :

MALENA ZAVALA : Aleso

SOFT SCIENCE : Maps

MESSER CHUPS : Cocktail Draculina Vol2

HANS ZIMMER : Blue Planet II

EN ATTENDANT ANA : Lost And Found

 

ATS : Sans tomber dans la truelle ostentatoire formellement subjective et par conséquence inutile, quelles recommandations donnerais-tu à un jeune souhaitant commencer à s’ériger une discothèque idéale ?

YP : Interroger son entourage. Partir des albums, des groupes ou des labels qu’il affectionne et avancer par capillarité…

ATS : Quelles sont les choses les plus incroyables que l’on t’a demandées en entrant chez Hands and Arms ?

YP : Musique militaire. On a échangé et on a trouvé une référence à commander…

ATS : Existe-t-il un disque que tu refuserais de vendre ?

YP : Pas si je l’ai acheté ! Sinon, je fais gaffe aux propos extrémistes…

ATS : As-tu à rougir de disques que tu peux avoir dans tes bacs ?

YP : Pas tant que cela. La lumière dans les yeux d’un enfant de 10 ans me convainc que j’avais bien fait de référencer le disque qu’il souhaitait acquérir.

ATS : Le disque parfait existe-t-il ?

YP : Non, car il en appelle toujours un autre. D’ailleurs, il serait dommage qu’il soit une fin en soi.

ATS : Le mot « rock » signifie-t-il encore quelque chose aujourd’hui ?

YP : Par opposition à la pop peut-être…

ATS : Que fais-tu pour ne plus penser à ton activité de disquaire ?

YP : Famille, sport…

MERCI BEAUCOUP YVES.

Hands and Arms
72, rue Crozatier
75012 Paris.

Ouvert du mardi au samedi de 11h à 19h – Dimanche de 11h à 14h
Fermeture hebdomadaire : lundi.