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A ma chère tante France.

Zou ! Pour bien débuter cette deuxième chronique, un petit salto arrière pour replonger dans mon été 1967, juste avant la rentrée en 6ème. Hop ! Hop !

Le « Monterey International Pop Music Festival », initié par les producteurs Lou Adler et Alan Pariser, par John Phillips (membre des The Mamas & the Papas) et par le publicitaire Derek Taylor (attaché de presse des Beatles) se déroule en juin, en Californie et sacralise le « Frisco Sound ». Les recettes étant destinées à des œuvres de charité, tous les artistes jouent gratuitement et reçoivent seulement des défraiements. Ravi Shankar, le maître du sitar, surnommé par George Harrison « Parrain de la world music », joue pendant plus de 4 heures. Il est le seul artiste à être rémunéré. Les informations arrivant en France avec un décalage certain, je ne trouve malheureusement rien de probant quant à cet incroyable évènement musical de la contre-culture. Seule une photo de Georges Harrison, posant avec ses lunettes rondes et un chapeau pour un magazine, annonce sa présence au festival.  Plus tard pendant l’été, je découvre le disque « California dreaming » de The Mamas & The Papas.

Programme Monterey 1967   Mamas & Papas  Monterey Fest

 

Comme chaque année, je pars en colonie de vacances.  Pas seul. Avec mes 45T ! En colo, on peut les écouter. Cela tombe bien. Il m’est impossible de délaisser mon trésor.  Les prêches du rock’n’roll se répandant facilement hors des grandes villes, la route m’est joyeuse avec ses haltes dans des bars dans lesquels de merveilleux juke-box distillent, aux villageois comme aux voyageurs, des chansons françaises mais aussi des morceaux des Beatles, des Rolling Stones, des Who, de Sony and Cher, de Julie Driscoll, et bien d’autres encore. Oui, à cette époque, pop anglo-saxonne et variétés tricolores se côtoyaient  aisément dans ces automates.

Loin des contraintes scolaires, la colo est un espace de liberté vestimentaire. Ma mère venant me rendre visite, m’apporte des vêtements au style alors en vogue, ceux des fameux groupes pop que je vénère. Je reçois avec émotion la fameuse casquette de marin, la « Greek fisherman cap » déjà adoptée par Bob Dylan, puis par John Lennon et Donovan en 1965. Pendant ce Summer of Love où « Whiter shade of pale » de Procol Harum devient un tube mondial, j’éprouve le sentiment de lâcher mes habits de petit garçon à tout jamais.

Beatles Breton caps  Advert Caps  Donovan

 

Après une rentrée plutôt agréable où je portais crânement mes nouveaux habits et ma coupe de cheveux un peu longue, mes premiers résultats, aussi performants qu’un bolide sans moteur sur la ligne de départ des 500 miles d’Indianapolis, provoquent mon inscription au pensionnat, sans même attendre la fin du premier trimestre. Direction Notre-Dame de la Viste, dans les quartiers nord de Marseille. Comme son nom le laisse supposer, l’endroit n’est pas très rock’n’roll.

Viste 2

Je suis saisi par un univers terne, fade, rigide. Celui des austères internats du début du siècle dépeints dans la littérature. Le changement est brutal. Blouse obligatoire, grise ou bleue et cheveux courts. Un abbé passe régulièrement dans les classes examiner la netteté de nos nuques et celle de nos oreilles. Si nos chevelures ne conviennent pas aux rêches appréciations millimétrées en vigueur, nous recevons l’ordre de nous rendre dans la salle où un merlan du coin vient une fois par mois ratiboiser le moindre essor de mèche rebelle.  Le cheveu long étant le cheveu du démon, la coupe bidasse est assurée. Le règlement est le règlement. Jeunes collégiens droits comme des « i ». Tifs disciplinés ! De véritables fantassins de pensionnat. Déjà épris de liberté, le minot que je suis se heurte à l’incompréhension, aux dogmes, aux idées courtes. J’éprouve une sensation d’enfermement, dans ces rangs de crânes sans fantaisie.

Viste 1

Des visites sont autorisées deux fois par semaine, le jeudi et le dimanche. Au parloir ! Ma grand-mère vient me voir. Elle m’apporte en douce, des exemplaires de « Pilote » et de « Salut les copains ». Lorsque je peux partir en week-end, je me plante devant mon tourne-disque. Achetés suite à mes découvertes télévisuelles ou suite à mes explorations de juke-box sur la route de ski ou de colonie, de nouveaux 45T sont venus étoffer ma collection. Ces petits bonheurs musicaux revigorent mon moral.  En cette fin d’année 67, je me délecte particulièrement de « Let’s go to San-Francisco » des Flower Pot Men, de « Penny Lane » des Beatles, de « The letter » des Box Tops, de « Friday on my mind » des EasyBeats, de « Ruby Tuesday », de « Let’s spend the night together » et surtout « We love you » des Rolling Stones. Ce dernier titre à fortes nuances psychédéliques, arrangé par le brillant et allumé Brian Jones (dans lequel Jagger chante « your uniforms don’t fit we »), est un clin d’œil ironique, d’une part aux condamnations de Richards et Jagger dans « l’affaire Redlands » et à l’arrestation de Brian Jones quasiment à l’heure de leur inculpation officielle, et d’autre part à l’establishment de la morale étriquée semblant figé dans le passé. Le titre « Who breaks a butterfly upon a wheel? » de l’éditorial de William Rees-Mogg  dans « The Times »,  journal ayant volé au secours des Stones de façon inattendue, traduit bien l’atmosphère très conservatrice à laquelle nous sommes confrontés. Keith Richards écrira dans sa biographie qu’il se sentait à ce moment-là vraiment comme un papillon qu’on allait disloquer sur une roue.

Flower Pot men.jpeg  The Letter Box Tops   We love you The Rollind Stones

« Your uniforms don’t fit we »…their uniforms don’t fit me….

Je pleure souvent en écoutant mes disques. Je rêve de partir dans mon monde imaginaire. De me perdre dans des galaxies musicales, sans fin. Celles de mes articles de journaux soigneusement découpés, de mes émissions de télévision, de mes pochettes de disques. Plus tard, je réaliserai que je n’ai jamais autant imaginé m’évader des dogmes qu’à cette période précise. Les adultes nomment  les hippies «  les gens aux cheveux long et aux habits différents ». Peu m’importe comment les coincés baptisent les jeunes, les beatniks, les contestataires aux chevelures fleuries ou pas, les hurluberlus, les musiciens rebelles, les artistes non conformistes, les futurs babas cool.  Moi, je les bade. Moi, je les rêve. Moi, je m’envole avec eux. Je perçois une suite logique dans tous ces mouvements. Des étapes pour un long voyage. Cause I love them…cause I love them…of course I do !

A Noël,  je reçois ma première guitare. Une simple guitare jouet. Mais une guitare tout de même.  Et elle fonctionne ! Comme une vraie, avec des vraies cordes, avec de vraies cases pour de vrais demi-tons. Je me jette dans l’apprentissage du riff de « Satisfaction ». Souvent, j’essaie de reproduire, à l’oreille, des notes au piano. Puis je tente de les transposer sur ma guitare. C’est du boulot. Mais surtout, un autre de mes bonheurs.
Pour mes étrennes du jour de l’an, un de mes oncles m’offre un disque des Rolling Stones. Le 45T « Have You Seen Your Mother, Baby, Standing In The Shadow? ». Sorti en 1966, il m’est pourtant nouveau et un merveilleux cadeau. Il rejoint les autres vinyles importants et gravés dans ma mémoire de ce noël 67. « Nights in white satin » des Moody Blues et le fameux « Magical mistery tour » des Beatles, le gatefold double 45T avec un livret. Avec l’accord de ma grand-mère, je peux pour la première fois accrocher une des photos de mes héros sur un mur. La photo centrale du livret de « Magical mistery tour » est punaisée immédiatement sur une des cloisons de la salle à manger, juste à coté de mon tourne-disque. Je suis heureux.

Have you seen - Rolling Stones  Nights in White Satin The Moody Blues

Janvier 1968, je retourne à l’internat. Petit à petit, je m’y habitue et la vie avec mes copains m’y semble plus plaisante. Les photos de la guerre du Vietnam sont légion. Ce conflit, ayant pris petit à petit de l’importance dans la culture du monde occidental libre, devient le symbole de la contestation pour toute une jeunesse se prononçant clairement pour l’arrêt des combats et pour la paix. Ceci m’interpelle singulièrement. Tous les collégiens et lycéens commencent à être influencés par les différents mouvements protestataires se propageant aux Etats-Unis et en Europe. Nos esprits fredonnent « All you need is love » des Beatles.  Notre blouse obligatoire devient l’étendard de nos contestations. Ce sont les internes qui lancent ce phénomène. Pendant les études du soir, les aînés y dessinent des slogans, des signes de paix, des noms de groupes. Les plus jeunes les imitent. Sur la mienne, j’écris « Mes pieds sont peut-être sales, mais mon âme est propre », formule vue sur le tee-shirt d’une hippie photographiée pour le magazine «  Paris Match ». Cette phrase vibre encore dans ma mémoire aujourd’hui. A la maison, chacun des pensionnaires mène, dans les paysages télévisuels et ceux des magazines, sa chasse pacifique à la galinette musicale.  De retour à l’internat, nous partageons et comparons les résultats de nos rabattages. Je savoure ces instants de liberté partagée.

Les vacances de pâques me permettent de retrouver les amis de mon ancienne école primaire. Ensemble, nous découvrons un endroit fantastique. La Baita. Une espèce de bar-discothèque, ouvrant l’après-midi, avec une piste de bowling dans la salle du rez-de-chaussée qui est entièrement décorée de posters psychédéliques. On prend l’habitude, après le club de ski, d’y savourer des crêpes. Un jour, plus téméraires que d’ordinaire, nous hasardant au sous-sol, nous y trouvons une autre atmosphère. Comptoir, éclairages de dancing et, un fantastique juke-box. Nous nous réjouissons de ces nouveaux délices d’après-ski. « Summertime blues » de Blue Cheer. « Dance to the music » de Sly and the Family Stone, « 2000 light years from home » des Stones et autres saveurs d‘Otis Redding, de Donovan, de Simon and Garfunkel. Mes vacances sont merveilleuses. Inspiré par mes récentes découvertes, je persiste à faire du bruit avec ma guitare et mon piano.

Dance to the Music Sly a the Family StoneBlue Cheers Summertime Blues2000 light Rolling stones

La rentrée se passe bien malgré la chute constante de mes notes. Descente aussi régulière qu’une piste bleue. Le passage en classe supérieure est sérieusement compromis. Mai 68.  Les images du petit écran témoignent d’une révolte, à la fois culturelle, sociale et politique. Le soulèvement est en marche. Insurrection contre la société traditionnelle, le capitalisme américain et le gouvernement gaulliste en place dans notre pays. Même si la violence de certaines images effraie les préadolescents que nous sommes, l’espoir de notre jeunesse en est tonifié.

http://www.ina.fr/video/CPF86642919/la-revolte-des-etudiants-video.html

Un matin déboule à la Viste une délégation d’ouvriers. Venant demander aux ecclésiastiques de fermer leur établissement scolaire à l’instar des écoles laïques déjà en grève, ces représentants travailleurs se montrant assez intimidants, obtiennent du  directeur, après quelques jours de réflexion spirituelle, la sage décision de fermer l’école. Nous sommes tous priés de retourner à la maison. Quelle divine joie ! Année scolaire terminée avant l’heure. Quel miracle !
Je suis intensément les événements de la révolution étudiante, de ce souffle nouveau. L’attention au taquet et oreilles béantes, je suis réceptif à la moindre connexion musicale drainée par l’actualité. Des musiques fraîches ! Alain Krivine et Daniel Cohn-Bendit deviennent des célébrités. Controversées certes mais reconnues. Oui. Quelque chose est en train de changer. Mais cette fois, ce n’est plus seulement Bob Dylan qui le chante. Cette fois, c’est une réalité. En France. Et ailleurs, dans le monde.
Conformément à mon âge, mon intérêt citoyen se limite surtout aux images, aux titres et autres chapeaux des articles couvrant ce bouleversement. J’y distingue cependant, des charmes et attraits semblables à ceux que je trouve dans le rock et la pop musique. Ceux reposant sur la liberté. Ceux comparables à la Révolution de 1789, côté insurgés évidemment. Je ne suis assurément pas le premier de la classe, mais j’ai un peu de mémoire, tout de même. Enfin…suffisamment pour me rappeler quelques leçons d’histoire de l’école primaire.

Daniel CB1968  mai6818  mai68

http://www.ina.fr/video/CPB7805291301/1968-dans-le-monde-video.html

Révolution ou pas, la Viste ou pas, le rite de la communion solennelle ne m’est pas épargné. Quelques disques diaboliques se glissent parmi les cadeaux traditionnels. « Rain and tears » des Aphrodite’s child. Et le meilleur 45T de tous ces temps augustes, « Jumping Jack flash » des Stones, dont le passage du clip dans l’émission « Tête de bois et tendres années » d’Albert Raisner alimentera un débat quant aux hommes qui se maquillent. Je suis totalement envoûté. Par le look, l’attitude et la chanson.
L’annonce de mon redoublement n’étonne personne. Surtout pas moi. A ma grande surprise, mon père me réinscrit en tant que demi-pensionnaire dans l’unité scolaire où j’étais élève en primaire. Adieu les joyeux drilles de la congrégation de Timon David ! Adieu la blouse ! Adieu cheveux courts. Deuxième miracle en cette fin de printemps. Je peux partir en vacances, l’âme céleste.

Rain & tears Aphrodite's ChildTetes de bois et tendres annees Jumpin Rolling Stones

Au programme estival, colonie coutumière puis séjour en Haute-Savoie chez ma tante.
Retour des libertés capillaires et vestimentaires. En colo, je retrouve avec joie les fidèles copains de l’école primaire. La télévision étant devenue un média plus populaire et donc plus accessible, notre groupe de discussion s’agrandit et nous conversons de ce que nous y avons vu. Grèves, barricades, manifestations et rock’n’roll. Nous avons un tourne-disque, et forcément nos 45T. On écoute, on discute, on se régale. Pour la fête de fin de séjour, ne maîtrisant pas plus les arabesques classiques que les triples axels en body pailleté, mes potes et moi montons un spectacle musical. Répertoires d’Antoine, de Johnny Halliday et en play-back des chansons des Rolling Stones. Une façon ingénieuse d’éviter au public, les postillons à base de yaourt marseillais et de respirer mon premier émoi notable sur les planches !
J’écris bien « notable ». En effet, ce n’était pas ma première scène.

Hop ! Un petit jumping flash-back.  En juin 1966, lors de la soirée du mariage de ma tante France (à laquelle je dédie cette chronique), un orchestre professionnel, pourvu d’une belle section de cuivre, animait fort bien les festivités. Avec un camarade de l’école, nous sommes allés demander à l’orchestre si nous pouvions pousser la chansonnette. Le chef d’orchestre très aimable, nous a demandé quelles chansons étions-nous capables d’interpréter. Nous avons répondu « Les élucubrations » d’Antoine, « La poupée qui dit non » de Polnareff et « Les marionnettes » de Christophe. Adjugé, vendu ! Nous sommes montés sur la scène du salon du splendide hôtel « Marseille ». Nous avons chanté devant un auditoire de 200 à 300 personnes, accompagnés de fabuleux musiciens. J’avais chanté juste, en respectant le tempo. Pour ce mariage, ce fut simplement un jeu. Mais je me sentis aussi beau que le David  du Prado.

La poupée Polnareff Les elucubrations Antoine Les Marionnettes Christophe

Zou ! Retour au spectacle de 1968. Secoué par le clip de « Jumping Jack flash », que l’on ne peut pourtant pas déguster tous les jours dans la petite lucarne en l’inexistence de chaînes musicales, les attitudes de Jagger et des guitaristes gravées dans mon esprit, je prends les commandes de la mise en scène. J’explique. J’exige. Je veux que nous soyons les Stones. Belle ambition candide, n’est-ce-pas ? C’est tout de même une ambition. Les aînés nous disent bien qu’il faut en avoir, non ? Je me sens aussi Rolling qu’un Stones pour ce spectacle. Très investi. Une mission quasi mystique. Oui. J’ai bien ouï les voix reconnaissables du rock’n’roll. Aussi j’accomplis ma tâche avec le sérieux d’un ministre de Charles de Gaulle.

En août, je pars chez ma tante en Haute-Savoie. Ma cousine, qui a juste un an de plus que moi, amasse absolument tout ce qu’elle peut dégoter sur Elvis Presley. A chacun son dieu du rock’n’roll, après tout. Articles, disques, chroniques de fan clubs, goodies. Une vraie pasionaria. Je m’intéresse néanmoins à son addiction. Comme je trouve cela pas trop féminin, et que je ne suis point vacciné contre la collectionnite, j’y succombe. Pas telle une mademoiselle âge tendre désordonnée et possédée par un déhanchement singulier. Non. Un véritable travail d’érudit, avec un classement élaboré. Tri alphabétique et dates de sorties, tous les groupes et chanteurs que j’adore déjà subissent mon nouveau défi. Je suis polythéiste en diable, moi !

Dernier jour d’août, premier septembre. Le groupe californien Jefferson Airplane est la vedette du premier festival de l’Ile de Wight. Lorsque je découvre l’affiche, en repérant également la participation du groupe londonien glam-rock Tyrannosaurus Rex dont un copain a un 45T, je rêve d’avoir 20 ans. Mais j’ai seulement 11 ans et je rempile pour une 6ème.

1968 Flyer Ile de Wight Tyrannosaurus Rex 1968jpg Jefferson Airplane somebody to love

Mon joker « un an d’avance » me permettant finalement de devenir un parfait « classard », l’impression d’avoir les cheveux super longs grâce à un seul centimètre de longueur sur les esgourdes, mes beaux habits, les retrouvailles cordiales avec tous les camarades, la rentrée m’est délicieuse. Je retrouve l’ami Christian.  Comme nous habitons le même quartier, nous prenons ensemble le car scolaire et nous nous voyons le weekend. Son frère, plus âgé, a déjà des 33 tours. C’est parmi ses vinyles, que nous découvrirons un peu plus tard l’album éponyme des Beatles, plus connu sous son surnom « the White album ». Son père est un passionné d’hi-fi. Il possède une étonnante chaîne stéréo sur laquelle nous écoutons mes disques, et un super magnétophone qui, dans la foulée, nous permet d’enregistrer nos 45T et nos premières mélodies. Piano, guitare et chant. En guise de batterie, nous tapons sur un jouet, une espèce de petit flipper. Grâce aux vibrations des ressorts, nous obtenons un son nous paraissant être analogue à celui d’une caisse claire. Nous sommes des rois de studio. Notre plaisir s’amplifiant et ne pouvant assurément pas emprunter le magnétophone du père de Christian à volonté, je demande à mon père de bien vouloir me donner le sien, un gros, à bandes, qui croupissait dans un coin de son appartement. Ces magnétophones sont nettement plus performants que ceux à cassettes. Avec un micro que je pose devant la télévision,  j’enregistre les artistes, les clips. Le résultat sonore est fantastique. Je suis le Goeff Emerick de la Canebière.

Le premier trimestre se passe plutôt bien. Mes résultats scolaires s’améliorent.  Ma collection de vinyles prend du galon. J’ai enfin quelques 33 tours, dont « Between the buttons » des Stones, le premier « Greatest hits » de Bob Dylan offert par ma cousine.

Between the Buttons

Pendant les vacances de Noël, Christian et moi passons le plus clair de notre temps ensemble. Pour le nouvel an, trois producteurs ont l’ambition de transformer chaque foyer en « boîte de nuit ». Oui, en discothèque on écoutait du rock à l’époque. Le 31 décembre est annoncé sur la deuxième chaîne, le plus grand événement rock jamais vu sur le petit écran français. Le programme nous promet des murs d’aluminium,  des podiums, des flashes stroboscopiques, les plus jolies cover-girls de Paris, deux cent invités choisis pour leur jeunesse, leur talent et leurs qualités plastiques….Waouh ! C’est à se demander si Hugh Hefner n’est pas chargé de faire la réclame.
Depuis les studios de l’ORTF à Paris, une émission extraordinaire de 3h46 réalisée par Guy Job, en couleurs, avec pléthore de groupes étrangers, dont la plupart me sont inconnus, et de chanteurs français. « Surprise-Partie » avec The Who, The Small Faces, Booker T and the MGs, The Pink Floyd, The Troggs, The Equals, Joe Cocker, Fleetwood Mac, Aphrodite’s Child, P.P. Arnold, Davy Jones, Les Irrésistibles (américains vivant en France), Freddy, Les Variations, Marie Laforêt, Jacques Dutronc, Antoine, Herbert Leonard, Johnny Halliday, Francoise Hardy, Hugues Aufray, Nicoletta, Eric Charden. Dans le magazine Télé 7 jours étaient annoncés les Rolling Stones. Il y a tant de découvertes que de ne pas les voir en « live » ne me déçois pas. Les Small Faces me fascinent. Les Variations (groupe français), assistant presque par hasard à une partie de l’enregistrement de  l’émission (les Small Faces et les Who notamment devaient enregistrer leurs prestations quelques jours avant les autres), se retrouvent « backing band de figuration » pour P.P. Arnold, puis finalement sont conviés à jouer leurs morceaux. Quelle promo incroyable pour les français !

 

 

Pouvez-vous imaginer ce truc de fada aujourd’hui ? De vrais groupes de rock anglo-saxon, en prime time, le soir de la Saint-Sylvestre sur une chaîne française ? Imaginez par exemple, les Lords of Altamont, Jim Jones, Kid Congo, Heavy Trash, Les Fleshtones, The Hives, que sais-je encore, à la télé pour votre réveillon, à la place de rires enregistrés en septembre sur des blagues et images éculées de l’an pépin, faisant encore rire par automatisme votre vieil oncle sourd comme un pot et presque aussi miro qu’une taupe et vous navrant indubitablement.
J’enregistre tout avec mon magnétophone.  Les Who et surtout les Small Faces m’ensorcèlent. Je me précipite acheter « I ‘m a boy » des Who, l’album « Ogdens’ Nut Gone Flake » des Small Faces. Et s’ajoute dans ma besace « Foxy Lady » de Jimmy Hendrix.

The Who I'm a boy Ogdens Nut Gone Flake Small Faces Jimi Hendrix Foxy Lady

Le 19 Janvier 1969, Jan Palach, un étudiant tchécoslovaque, s’immole par le feu devant le Musée National de Prague, pour protester contre l’invasion de son pays par les troupes soviétiques en août 1968 et, contre l’indifférence de la population quant à l’écrasement du mouvement dit « Printemps de Prague ». Un jeune européen se suicide de la même façon que l’avait fait, en juin 1963, au cœur de Saigon, le bonze Quang Duc pour protester contre la répression du régime de Ngo Dinh Diem. Le sacrifice du moine bouddhiste avait été rendu célèbre par la diffusion d’un cliché de Malcom W. Browne. D’autres immolations suivront, comme celui de l’abbesse Thich Nu Thanh en 1966. Le geste, la mort de Palach nous bouleversent profondément.
À la rentrée de janvier, le groupe scolaire organise un évènement en faveur de la lutte contre la famine en Afrique. Musique diffusée dans la cour de récréation pour attirer un maximum d’élèves et les persuader de participer à la collecte. Chacun apporte fièrement des vinyles.  Je découvre alors « Got LIVE If you want It! », le premier album live des Stones, paru en décembre 1966. Les sonorités brutes du live me saisissent. A cet instant précis, éclot ma ferveur pour le son et la performance sur scène. Je le sais, sa façon de résonner en moi fera du live ma préférence à moi. Pour les groupes que j’écoute, que je verrai plus tard en concert, mais aussi lorsque moi-même, je serai la scène… plus tard.

Chacun a une boîte à son nom et doit sensibiliser le plus de personnes dans son entourage pour récolter des espèces sonnantes et trébuchantes. Je ne me rappelle pas qui a initié cette démarche, mais je suis plus motivé qu’un cake marseillais devant les portes de l’humilité. En effet, ceux qui ramènent le plus d’argent, reçoivent des bons d’achat pour se rendre chez Phono Montgrand. Cette aubaine d’aller fouiller dans les bacs d’import du disquaire, dopent notre mission de bartavelles. On barjaque à tout va pour les Africains. Je suis super efficace.

Rolling Stones got Live if you want it The Rolling Stones

Dans un numéro de « Salut les copains », je vois des photographies des Rolling Stones prises lors de la « party » promotionnelle de « Beggars Banquet », leur dernier album avec Brian Jones. La soirée, initialement voulue à la Tour de Londres, organisée finalement dans une salle élisabéthaine de l’hôtel Gore avec quelques guest-stars, candélabres et banquet présenté par des serveurs costumés et les Stones déguisés en gueux classieux, se termine par un happening  « lancer de tartes à la crème ». Les photos sont fabuleuses. Je file acheter le 45T « Street fighting man ».

Street Fighting Man Rolling Stones Bagger Stones Beggar 2

Dans un autre numéro, je lis un article sur le tournage d’une émission spéciale pour la télévision, un projet initié par Jagger, « The Rock and Roll Circus », avec la participation des Stones (dernier plateau avec Brian Jones) évidemment mais aussi des Who, Taj Mahal, Marianne Faithfull, Jethro Tull, John Lennon, Yoko Ono et un « super groupe » The Dirty Mac, composé d’Eric Clapton, John Lennon, Mitch Mitchell, et Keith Richards. Le film  enregistré en décembre 1968, ne sortira en définitive pas sur la BBC, mais en 1996 en VHS et CD, après moult péripéties, sous le nom « The Rolling Stones Rock and Roll Circus». Les photos sont magnifiques. Je file acheter le 45T « A song for Jeffrey » de Jethro Tull.
Je lis, je découvre, j’achète. La belle vie ! Qui se poursuit avec les vacances de Pâques, le retour à la Baita, au nez collé sur le juke-box et mon nouveau 45T, « On the road again » des Canned Heat.

A song for Jeffrey Rock'n'roll Circus On the road again Canned Heat

Dernier trimestre scolaire. Avec Christian, on projette de monter un duo. Rien de bien défini. On ne possède pas grand-chose. Mon piano, ma guitare en jouet et un banjo acheté à des sénégalais qui vendent des souvenirs sur le vieux port. Il faut que l’on mûrisse notre projet mais de toutes les façons, on craint degun !

La fin de l’année scolaire approche. Je réussis brillamment mon passage en cinquième. Pour fêter cela, j’achète le 33T « Let it Bleed » des Stones. Début juin, les Stones se sont séparés de Brian Jones. Sur les recommandations de John Mayall, ils embauchent Mick Taylor, qui fait sa première apparition sur scène à leurs côtés, lors du concert gratuit du 05 juillet à Hyde Park qui se transformera en hommage à Brian, mort deux jours avant. Son décès m’affecte grandement, le minot que je suis n’ayant jamais été confronté à la perte d’un être qui lui est cher. J’achète tous les journaux et magazines évoquant sa carrière, sa vie et sa disparition.  Plus tard, j’achèterai « Honky tonk women », sorti le 04 juillet, premier 45T sans lui.

Let it bleed RS

Rock'roll Circus 2

Les Rolling Stones est, sans aucun doute, le groupe de ma 6ème. Les chansons, le son, l’attitude me captivent. Comme les Beatles, les Stones sont fortement médiatisés. Mon rapport aux Stones est donc très prononcé. Je pars en colonie. J’ignore en ce début de vacances, que l’été 69 me réserve une multitude d’agréables surprises…que les choses vont changer…

 

Playlist #2 :

The Box Tops : The letter

The Monkees : I’m a believer

Sam and Dave : Soul man

The Rolling Stones : Ruby Tuesday

Buffalo Springfield : For what it’s worth

The Beatles : All you need is love

Jefferson Air Plane: Somebody to love, White rabbit

Young Rascals : I’ve been lonely too long

The Beatles : Peny Lane

Mamas and Papas : California Dreaming

The Easybeats : Friday on my mind

Sonny and Cher : The beat goes on

The Who : I can see for Miles

The Flowers Pot Men : Let’s go to Francisco

Small faces : Tin Soldiers, Ogdens’ nut gone flake

The Rolling Stones : We love you, 2000 light years from home.

Bob Dylan : Positively 4th street, It ain’t me babe, Like a rolling stone

The Moody Blues : Nights in white satin

Procol Harum : A whiter shade of pale

Sly and the Family Stone : Dance to the music

Blue Cheer : Summertime Blues

Simon and Garfunkel : America

The Rolling Stones : Jumping Jack Flash, Honky tonk women

 

Autres liens :

Monterey 1967
Scott McKenzie / The Animals / Various /

Mai 1968
http://www.ina.fr/video/CPF86642919
http://www.ina.fr/video/CPB7805291301/1968-dans-le-monde-video.html

Surprise-Partie – 1968
The Who / The Equals / The Small Faces / The Troggs / Fleetwood Mac / Joe Cocker /