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Je dédie cette première chronique à mon père Jo Capozzi.

Lorsque j’ai commencé à réfléchir à ces chroniques avec Tata Powers, il m’a semblé important de mettre le lecteur dans l’ambiance, pour l’aider à se transporter dans une époque où la musique et ses informations intrinsèques  n’avaient pour support que la presse écrite, la télévision et la radio. Pour moi, minot, c’était 1, puis 2, puis 3 chaînes de télévision, un tourne-disque et deux ou trois stations de radio.  Il faudra donc que les jeunes lecteurs aient de l’imagination (pour les moins jeunes cela sera plus facile). Pour mieux transcrire cette imagination ou ces souvenirs, j’ai voulu intégrer quelques vidéos, quelques visuels et des playlists (avec l’aide de Tata Powers). Des choses utiles retraçant mes émotions, illustrant mon histoire. 
Merci et bon voyage dans le temps…
Patrick Capozzi.

Le minot à la découverte du rock.

Patrick Capozzi C1

Je suis né en 1957 à Marseille où Deferre était déjà aux commandes. « Hot Rod Rumble » est sur les écrans, « West Side Story » est à Broadway, Dalida chante « Bambino », Dale Hawkins sort « Suzie Q », le Traité de Rome établit la C.E.E., Buddy Holly et ses Crickets chantent « That’ll Be The Day », John Lennon et Paul McCartney se rencontrent, Spoutnik inaugure l’aventure spatiale, la Hongrie subit le joug soviétique, l’Afrique s’émancipe, Lagaffe naît sous le crayon de Franquin, Jerry Lee Lewis est jugé « vulgaire », tandis qu’Elvis Presley est déjà blindé de dollars, une chaîne réservée à l’enseignement apparaît à la télévision japonaise.

Mes parents sont séparés. Je vis avec ma grand-mère maternelle, âgée de 60 ans à ma naissance. Mon père est bijoutier. Ma mère vendeuse en pharmacie. Par la suite, elle travaille dans un club discothèque. Ma famille, pas particulièrement mélomane, écoute modérément la radio.
Lorsque j’ai un peu plus de 4 ans, mon père m’inscrit à des cours de piano. J’apprends la musique classique.  Mon père m’achète un piano qu’il fait installer chez ma grand-mère.
Pour l’anniversaire de mes 8 ans, je reçois mon premier tourne-disque. Un Teppaz ! De quoi développer une première appétence pour les vinyles. Comme tout le monde à cette époque, je n’échappe pas aux premiers disques de variétés. Puis un ami du quartier me prête en « cachette » deux disques de sa sœur. L’un d’eux suscite particulièrement mon intérêt. C’est un disque des Beatles. Le LP « Quatre garçons dans le vent », bande originale du film « A hard day’s night ». A partir de ce jour, je recherche à écouter et dénicher seulement des disques en anglais.  Argent de poche, étrennes, cadeaux de mes parent, cousins, tous les moyens dont dispose l’enfant que je suis alors, servent à étancher ce désir de posséder d’autres vinyles.

Teppaz 1  A hard Day's night  4 garçons dans le vent

Un jour, écoutant les ondes de France Inter avec ma grand-mère, j’entends la chanson «  Satisfaction ». Pour retenir le nom, puisque je ne parle pas anglais,  je mélange ce mot avec le nom d’un copain qui s’appelle Chesno. Je demande à ma cousine de m’acheter le disque « Chesno des Rolling Stones ». Elle ne retient que « Rolling Stones » et m’achète leur dernier 45T présent dans les rayons. Comme les choses vont très vite, ce disque n’est pas « Satisfaction » mais « Paint it black ». Je l’écoute.  Je n’y retrouve et n’éprouve pas la même excitation que pour le titre entendu à la radio. Ma mère me rapporte  plusieurs 45 tours que le « disquaire » (DJ), du club où elle travaille, n’utilise plus. The Animals, The Troggs, The Pretty Things, The Shadows of Knight, The Young Rascals. Mais je n’ai toujours pas mon graal, mon “Satisfaction” (voir playlist ci-dessous).

Troggs 1966 The Animals 1965  The Young Rascals 1966

Je vais un jour par semaine chez mon père. Le jeudi (la journée libérée des enfants est passée du jeudi au mercredi en 1972). Il a une chaine stéréo. Un jeudi donc, j’y repère plein de 45 tours que j’écoute attentivement. Parmi eux, je découvre « Satisfaction ». Je note consciencieusement toutes les références et missionne de nouveau ma cousine qui m’achète l’objet tant désiré. Mon premier graal est atteint. Ma première frustration musicale est enfin soulagée.

Je suppose toujours que le chanteur est la personne la plus importante du groupe. Quand je regarde la photo de groupe sur le disque de « Satisfaction » (Decca 1965), je vois Bryan Jones se détacher des autres membres du groupe (comme sur la pochette du LP  « Out of our Heads »). Pour moi, c’est forcément lui le chanteur. Erreur corrigée le jour où, ma mère m’ayant rapporté le 45 T « Get off my cloud », je découvre Brian à la guitare et Mike Jagger au micro.

Rolling Stones Satisfaction  Rolling Stones Out of our heads  Rolling Stones Get off my Cloud

« Salut les Copains » me semblant être la source la plus évidente et utile pour partir en exploration musicale, je commence à acheter ce mensuel. Les séries de photos où je découvre  les Who, Cream, Zappa,  Jefferson Airplane, etc., me fascinent.  Créatures lointaines, intangibles dans mes banalités de minot marseillais, né de parents ordinaires. Certes mon père est bijoutier, donc à l’aise. Il n’a rien fait d’extraordinaire. Il a juste repris la bijouterie paternelle. Ces groupes, ces musiciens et chanteurs tous très différents, me paraissent venir d’une autre planète. Irréels, fictifs dans mon esprit d’enfant essentiellement préoccupé par son désir de jouer. Des créatures merveilleuses. Des êtres fantastiques. Fantastique, voilà c’est le qualificatif approprié.

SLC 1965 Août  SLC 1965 Oct  SLC 1967 juin

Réalité ou fiction ? Peu m’importe. J’ignore à quoi correspond la musique de ces groupes, ce que leurs paroles signifient.  Bob Dylan a écrit « …Car il se passe quelque chose ici. Mais tu ne sais pas quoi. Pas vrai, Mister Jones ? » (Ballad of  thin Man). Je ne suis pas ce bourgeois, ce Mister Jones, ne comprenant pas que les temps étaient en train de changer. Je suis juste  un « Peter Pan » dans le monde imaginaire de la musique.
Comme un enfant s’identifiant à John Wayne désire une panoplie de cow-boy, j’ai envie de ressembler à mes héros. Je veux « l’habit » d’Antoine que j’ai vu dans l’émission « Discorama » de Denise Glaser. Je veux la chemise d’Antoine. Je veux le pantalon d’Antoine. Antoine étant français, on le voit régulièrement à la télévision. Tout le monde en parle. Je veux être Antoine.

Antoine La Guerre EP 1  Antoine La guerre EP 2  Antoine La Guerre EP 2

Je le découvre, habillé comme un beatnik chantant « La guerre ». Je comprends le sens des paroles. Je sais qu’il s’inspire de Dylan dont je commence, de façon enfantine, à appréhender un peu l’univers. J’entrevois peu à peu leur disposition à vivre différemment, une espèce de liberté inédite alors, la joie de jouer, de chanter.  C’est, comme je le disais précédemment, un divertissement pour moi. Tout cela s’anime parfaitement dans l’univers de mon enfance. Ma grand-mère s’amuse de mon plaisir. Elle ne bride pas mon désir. Mais je n’ai pas le droit d’avoir les cheveux longs. Pas le droit de les laisser pousser. A cette époque, aucun enfant n’en a le droit. Sacrées idées courtes, les ascendants !

A Noël 66, je commande la panoplie d’Antoine. Rien de plus qu’une perruque, un foulard, un porte-clefs, un harmonica et un porte harmonica. Je veux à tout prix reproduire les chansons, que j’écoute, au piano et à l’harmonica. Mes élucubrations de musicien en herbe sont une catastrophe. Pourtant une idée se développe. Je la distingue. Je veux être musicien. Pas comme mon père peut l’entendre. Non. Je veux être comme ces personnages sur les pochettes de mes 45 tours. Je veux que mon imaginaire devienne ma réalité. Je veux rentrer dans la télé rejoindre mes héros.

Oui, le petit écran m’est alors une boîte à délices. Ce que j’écoute sur les ondes et sur mon Teppaz, prend forme. Nous avons eu la télévision un peu plus tard que les familles de mes copains.  Mais je m’en délecte. En 1966, je savoure des émissions comme « Le Palmarès des chansons », « Age tendre et tête de bois », « Têtes de bois et tendres années », « Tilt magazine », « Dim Dam Dom » un dimanche soir par mois sur la toute nouvelle deuxième chaîne de l’ORTF. Je me régale des interviews,  d’extraits live, des numéros d’artistes que je connais déjà ou que je découvre. Artistes français. Jacques Dutronc, Michel Polnareff, Antoine évidemment. Mais aussi des artistes étrangers. Jimi Hendrix est arrivé à Londres, à la demande de Chas Chandler, l’ex-bassiste de The Animals qui l’a découvert à New-York.  Le trio The Jimi Hendrix Experience est créé. Dans un club (le Blaise’s), il rencontre Johnny Halliday. Un accord est monté par Lee Halliday pour que The Jimi Hendrix Experience joue trois titres en première partie de Johnny, sur quelques dates en France en octobre 1966, dont l’Olympia (l’équipe de Musicorama d’Europe 1 enregistre en direct cette apparition pour la première fois). L’année suivante, je vois The Jimi Hendrix Experience interpréter « Hey Joe » dans mes émissions musicales préférées (voir liens des archives de l’INA en bas de page).

DimDamDom06

En 1967, des évolutions chamboulent la musique anglo-saxonne. Eloignées de l’esprit des premiers succès des Beatles, de nouvelles sonorités retentissent. On se dirige vers le Summer of Love, vers le psychédélisme, en chantant « San Francisco » de Scott McKenzie.  Toujours par l’intermédiaire de ma mère qui continue de me ramener les disques du club, j’écoute Sonny & Cher, The Syn, The Smoke, Jefferson Airplane. Je ne suis plus limité à la sphère pop rock. Je n’analyse rien. Tout continue de me paraitre fantastique. On s’habille à la mode hindoue, à la mode Country, à la mode hippie. Peu importe. On semble libre. Je suis dans un espace magique. Pour compléter ma tenue d’Antoine, plus précisément ma tunique à fleurs, j’achète un bracelet au magasin de jouets. Je me  confectionne des colliers comme ceux portés par les membres des nouveaux groupes que j’entends et vois. Leurs musiques m’emportent vers des mondes nouveaux.  J’explore, attentif. De plus en plus. La musique devient la chose la plus importante de ma vie.

Patrick Capozzi C2

1967…l’année du premier Midem, le premier album des Doors, de Pink Floyd, du Velvet Underground, de David Bowie. L’UFO Club ferme ses portes, le « Che » meurt.
Je rentre en 6ème. Mes résultats n’ayant pas été bons, mon père m’inscrit au pensionnat. Je suis malheureux. Seuls les camarades un peu plus âgés me mettent en joie. Nous échangeons des idées, des disques. Je continue mon exploration musicale. Le soir, deux copains, ayant des talents de dessinateurs, reproduisent des affiches, des pochettes de disques, des visuels psychédéliques, les premiers posters contre la guerre au Vietnam, tout ce qui venait de San Francisco.

PSY 1967  1967 POster 1967 Poster 2 BG099-PO

Pour me punir, on m’avait mis dans un internat catholique, dur et strict. Et c’est dans ce pensionnat que j’ai embrassé toutes les idées REVOLUTIONNAIRES de l’époque. Étonnant, n’est-ce-pas ?

Suite bientôt…

 

PLAYLIST (cliquez sur les liens).

Parmi les titres de la liste suivante, ceux qui m’ont vraiment marqué sont : «  My friend Jack », « La guerre », « Come on », « 14 hour technicolour dream »… si vous ne les connaissez pas, écoutez et vous comprendrez mes émotions.

The Beatles: Roll over Beethoven, A hard day’s night, Help!,

The Animals: The house of rising sun,  Don’t let me be misunderstoodOutcast

The Rolling stones: Satisfaction, Get off my cloud, She said yeah, Paint it in black

Bob Dylan: I want you

The Troggs: I can’t control myself, Wild thing

Jimmy Hendrix: Hey Joe, Stone free

Jefferson Airplane: The ballad of you & me & Pooneil

The Young Rascals:  Come on upYou’re better run

The Pretty Things: Get the picture?, Progress

Dave Dee, Dozy, Beaky, Mick and Tich: Frustration

The Left Banke:  Walk away Renee

Scott McKenzie: San Francisco

Antoine : La guerre, Autoroute européenne n°4, Les élucubrations

Jacques Dutronc : Et moi, et moi, et moi, On nous cache tout on nous dit rien

The Shadows of Knight: Oh yeah, Gloria

The Smoke:  My friend Jack

The Syn: 14 hour technicolour dream

 

Archives INA (cliquez)

Discorama décembre 1966 : interview d’Antoine par Denise Glaser

Dim Dam Dom mars 1966 : Les minets chez le coiffeur

Tilt Magazine mai 1967 : Jimi Hendrix Experience « Hey Joe ».