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La même année que la révolutionnaire Game Boy, que le World Wide Web (le fameux WWW ayant apporté l’intelligence et du contenu à Internet), la bouillonnante Dangerhouse vit le jour. Avec à sa tête le quasi légendaire mais surtout débonnaire Bruno Biedermann, lequel apporte du discernement à la profession de disquaire, l’honorable commerce lyonnais de galettes que la wild globalization n’a pu heureusement faire flamber, fête dignement cette année ses 25 ans printemps.
Dans un souffle émérite, son passionné tenancier répond à une interro « quatre-quarts », bougies, galettes et autres saveurs.

Logo Dangerhouse

1ère tranche. Le diamant sur le sillon du passé.  De l’étincelle musicale aux feux de Dangerhouse.

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« Mettre 200 ou 300 euros, voire plus, sur une pièce, c’est 10, 20 ou 30 autres disques que tu ne pourras pas acheter »

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T.P. : Est-ce que le nom de ton échoppe est un hommage au label punk californien éphémère de Pat « Rand » Garrett et David Brown « Dangerhouse records » ?

B.B. : Oui. Ce qui a pu poser quelques incompréhensions par la suite. En 89, le label était mort et enterré. J’étais vraiment fan de ces simples de Weirdos, Dils, X, Alley Cats…
C’était vraiment un hommage. Le temps a passé. L’héritage du label a heureusement été mis en lumière depuis une dizaine d’années. Ce qui peut entraîner aujourd’hui quelques confusions !

Qu’est-ce que l’on écoutait chez toi, lorsque tu étais petit ?

B.B. : Rien. Le Teppaz était à la cave avec deux disques. Un d’Aznavour et un autre de Gloria Lasso. Ma seule initiation musicale préado est venue de la radio.

Premier disque acheté ?

B.B. : Pop Corn. 72 ?

Si c’est la version de Hot Butter à laquelle tu penses oui. La version originelle est celle de Gershon Kingsley, dans son album « Music to Moog by » de 1969. J’ai tellement dû danser sur cette musique lorsque j’étais petite que je ne peux l’oublier. Les plaisirs des spectacles de fin d’année…

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T.P. : Quels ont été tes premiers goûts musicaux, tes premières références ?

B.B. : « Who’s Next » chez une cousine. D’abord le choc de la pochette, puis le son.
Comment pouvait-on se mettre en scène en train de pisser sur une pochette de disque ? Nous étions en 75. Le deuxième choc définitif est venu d’un des amis de mes parents qui était un poil moins conformiste, Il m’a offert deux disques à Noël 76. Un Lp de Charlie Daniels Band qui ne m’a laissé aucune sensation inoubliable. Et un deuxième, celui qui a fait que tout n’a plus jamais été pareil. Le « Fun House » des Stooges. Je n’avais pas treize ans. Je n’ai bien sûr rien compris au disque. Pourquoi ces hurlements, ces dissonances ? Il m’a beaucoup servi pour faire chier mes parents et les voisins. Mais surtout une chose était en train d’apparaître au fond de mon cerveau. C’est que la musique (et d’autres formes d’art comme je le verrai plus tard) n’était pas sensée être nécessairement mélodique, lisse, belle, dansante avec des paillettes, souriante et collée à l’image de ce que proposait la radio post gaullienne en France. Elle était beaucoup plus fascinante quand elle exprimait la douleur, la frustration, qu’elle dérangeait VRAIMENT.
Ce n’était pas du masochisme, mais ces sons faisaient du BIEN. Je m’en suis rapidement aperçu, un peu plus tard. Ils donnaient l’illusion d’appartenir à une minorité privilégiée, au milieu d’un blob mainstream …
On était quelqu’un d’autre. On avait (difficilement) accès à une sous-culture, dédaignée au mieux et, au pire ignorée par les médias. Cela nous donnait une FORCE inégalée.

T.P. : Ces goûts ont-ils évolué ?

B.B. : Heureusement oui ! Ces premières sensations ont généré une sorte de boulimie de presse et de sons. Avec tous les errements et voies sans issue qui peuvent en résulter.

T.P. : Etais-tu un collectionneur précoce ?  L’es-tu encore ou es-tu devenu gourmet ?

B.B. : Non, plutôt goinfre ! Sans discernement au début.  A fouiller dans les disques de la famille (peu), chez les parents des potes (à peine plus). Puis dans les réseaux de disques d’occasion à partir du début des eighties, aidé dans ma quête par la presse, quelques émissions radio un peu plus progressistes (Lenoir « Feed Back », Blanc Francard « Loup Garou », Michelle Abraham sur Europe 1, Maneval…)….
Je déteste la notion de collection. C’est tout sauf un signe de vie et de bouillonnement J’y suis tombé pendant pas mal de temps. Avant de me rendre compte que c’était une réelle perte de temps et de pognon. C’est la musique qui est importante. Je suis bien sûr ravi de tomber sur de belles éditions à des prix corrects. Mais je me refuse à mettre des sommes inconsidérées sur un disque précis. Mettre 200 ou 300 euros, voire plus, sur une pièce, c’est 10, 20 ou 30 autres disques que tu ne pourras pas acheter. C’est quand même dommage.

T.P. : D’employé de la galette à record dealer. Quand et comment passe-t-on du rôle de junkie musical à celui de fournisseur ? Est-ce que cela a impliqué beaucoup de sacrifices pour développer cet « antre du diabolique rock & roll » ?  Est-ce que le fait d’avoir été musicien aide à asseoir sa crédibilité de disquaire (guitariste dans Les Crabs et Les Universal Vagrants) ? 

B.B. : L’ouverture du magasin a été très simple, les conditions étant optimales pour moi. D’une part, j’ai été salarié du magasin. Donc pas de mise au départ. D’autre part les propriétaires étaient des amis. Par conséquent tout s’est déroulé en totale confiance. Un des gros dealers de vinyles d’occase de l’époque avait accepté de nous faire du dépôt vente à l’époque. Avec peu de stock à financer, les bacs ont immédiatement été pleins et sexy.
Aucune chance pour moi de pouvoir endosser des habits de martyr du vinyle. Tout n’a été que du plaisir depuis l’ouverture.
Suite à des difficultés financières des gérants originaux, le rachat de l’affaire s’est déroulé en 1991.
Dangerhouse avait déjà amorcé la vente de vinyles neufs. J’ai donc du prendre un crédit pour racheter le stock et continuer en nom propre. Quant à mon statut de (petit) musicien, il a surtout été utile pour alimenter le carnet d’adresse. En tant qu’artiste, on rencontre d’autres musiciens, des responsables de labels et de distributions. Cela fait gagner du temps pour établir des contacts et installer des relations de confiance.

T.P. : Quelles sont les 4 qualités indispensables à l’exercice de cette profession ? Conseillerais-tu aujourd’hui à un jeune d’ouvrir une échoppe musicale ou le mettrais-tu en garde contre l’ivresse des illusions ?

B.B. : 4 qualités ? Beaucoup trop ! Une seule suffit à mon sens. La passion. Elle englobe toutes les autres comme la curiosité, la ponctualité, la droiture dans les rapports d’argent avec les labels, la disponibilité, l’écoute.
Je suis encore LARGEMENT perfectible dans tous ces domaines. Mais la passion doit rester le socle.
J’ai régulièrement des échanges avec des jeunes et moins jeunes (cela pourrait être aussi un projet de retraite aujourd’hui) fascinés par le milieu. Si leur envie est là, intense, le gros du chemin est fait. Par contre, le milieu bancaire est de plus en plus ingrat quant à ce genre de projet. Le volet financier sera de plus en plus dépendant de fonds privés. Cela réduit indubitablement les vocations.

T.P. : Quelles sont les charges, les frais les plus lourds pour Dangerhouse ?

B.B. : Les deux axes problématiques des charges financières sont d’une part le prix des disques qui est beaucoup trop élevé (on reviendra sur ce paramètre plus tard) et d’autre part le prix des loyers qui atteint des proportions astronomiques dans les zones urbaines.

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2ème Tranche. 25 ans, noces d’argent. Toujours la rayure de la fragilité financière et l’amour du métier dans les enceintes ?

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« Je suis persuadé que l’immobilisme est un morceau de mort porté à ton crédit »

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T.P. : Comment entretiens-tu la flamme ?

B.B. : Pas d’effort particulier. Une curiosité maladive suffit à remplir des journées. Se rendre compte que la musique que l’on défend n’est pas seulement une suite d’accords, de rythmes. Mais qu’elle s’inscrit de manière indélébile dans la vie de tous. Qu’elle habille des journées et des nuits de fans, de familles. Qu’elle est le reflet de plein d’époques. Qu’elle s’inscrit dans la grande histoire comme dans plein de petites. Qu’elle est aussi insignifiante que fondamentale selon l’éclairage que l’on veut bien lui accorder. Tu peux retracer par ta discothèque des mouvements sociaux, la géopolitique, l’évolution des mœurs, du jazz au punk, du blues rural au métal.
Essaie de considérer l’histoire de la musique à travers l’histoire des drogues, c’est également assez drôle et révélateur.

T.P. : Est-ce qu’il est nécessaire de se mettre en danger, d’être hyperactif pour entretenir la maison ?

B.B. : Nécessaire, je ne sais pas. Néanmoins, je suis persuadé que l’immobilisme est un morceau de mort porté à ton crédit. La notion d’hyperactivité est un poil pathologique. Je ne suis clairement pas un contemplatif. Trop de choses à rattraper, à découvrir.
Je me suis vite rendu compte qu’il est à la portée de tout le monde d’être acteur de ses centres d’intérêt. Tout le monde peut faire un fanzine, un blog. Tout le monde peut organiser un mini concert au bar du coin, mettre des forces en commun pour un micro label. La musique est pluri-artistique. Elle est liée à la photo, au graphisme, à la performance, à la mode. Nous avons tous une pierre à y poser.


T.P. : Quelles sont les particularités de ta clientèle ? Est-ce qu’elle se renouvelle, se diversifie ?

B.B. : Ouverte et curieuse. Elle tend vers un petit rajeunissement, et une évidente féminisation.

T.P. : J’imagine que cela n’est pas pour te déplaire.
Est-ce que cela t’étonne ?  Le milieu de la musique est un tantinet machiste, non ?

B.B. : Bien sûr. C’est plutôt une bonne nouvelle. Mais il y a encore tellement, trop de chemin à faire…
La gloire velue du cuir couillu est encore tenace. Les symboles iconographiques portent encore sur eux le poids des civilisations précédentes. Je ne supporte plus cet héritage ringard du vingtième siècle permettant aux codes dits sexy mais surtout dégradants, de perdurer sur les pochettes et dans la com’ en général. Ce n’est plus possible. Les Rrriot Girrrls ont été plus que salutaires dans les 90’s. Elles ont remis la balle au centre et ont permis aux filles de se réapproprier (un peu) les bacs à disques. En tant que clientes mais aussi comme musiciennes. Comme beaucoup d’autres sujets sociaux liés aux inégalités hommes/femmes, je crains de ne plus être là lorsqu’une réelle forme d’équité pourra s’installer.

T.P. : Combien de références chez Dangerhouse ?

B.B. : Autour de 15 000 références en tout, magasin et stock compris.

T.P. : Quelle est la proportion de vinyles et celle du CD dans tes bacs aujourd’hui ?

B.B. : La part du Cd n’a jamais été énorme. Elle devait être seulement de l’ordre de 30% au plus fort de la prédominance digitale.

T.P. : Quelle est la part de labels indépendants dans tes bacs ?

B.B. : Il est de moins en moins facile de tracer une ligne entre ce qui est indépendant et ce qui ne l’est pas. De manière générale, le fait de défendre des scènes moins médiatisées se traduit nécessairement en une majorité écrasante de labels modestes. Lesquels peuvent néanmoins être des divisions de major compagnies.

T.P. : Quels sont tes critères de sélection ?

B.B. : Il y a déjà une trentaine de labels que je suis de façon régulière. Ils ont eux-mêmes une ligne éditoriale et une manière de concevoir leur rôle qui m’intéressent. Idem pour une cinquantaine d’artistes. Pour les mêmes raisons. Il ne faut pas oublier le back catalogue. Beaucoup de rééditions à commander, surveiller, renouveler. Je m’appuie aussi sur ce SOCLE indispensable formant la base de ce qu’est la musique moderne des années 50 à aujourd’hui : Coltrane, les Residents, Charlie Feathers doivent être dans mes bacs. Comme les Mummies, Lee Hazlewood, Throbbing Gristle, Minor Threat….
Les nouveaux modes de consommation font que les acheteurs de vinyles sont de plus en plus ouverts Je peux maintenant vendre dans le même panier Nick Drake, Taulard et une BO de Carpenter…
Plutôt chouette, non ?

T.P. : Oui. Sans aucun doute.
Comment se tient-on au courant des nouveautés nationales, internationales ?

B.B. : Le web est évidemment la source principale d’infos. Laquelle est complétée par un balayage régulier du fanzinat que je continue de soutenir. La dernière source, mais pas la moindre, repose sur les échanges incessants avec les clients de la boutique. Ils m’en apprennent largement autant que ce que je peux leur apporter. Aussi, le remplissage de mes bacs exprime en grande partie leurs conseils et demandes.

T.P. : Pourquoi es-tu un des rares disquaires français à acheter les disques des petits labels plutôt que leur imposer seulement le dépôt-vente ?

B.B. : Deux raisons à cela. L’une pratique, le dépôt vente étant un cauchemar pour tout le monde. Pour le disquaire comme pour l’artiste. Coups de fil, gestion des stocks, bons de dépôts perdus. L’autre est plus égalitaire. A savoir qu’un disquaire est quand même plus motivé pour vendre un disque qu’il a acheté. Le dépôt vente est souvent la section « cimetière » des bacs dans les boutiques. L’achat peut se limiter à un seul exemplaire, l’intérêt étant que le disque soit présent dans les bacs. L’effort financier n’est pas énorme. C’est une manière de soutenir une initiative artistique souvent locale. Et la prise de risque n’est pas si grande.
Une bonne partie des déposants sont AUSSI des clients. C’est une façon de rendre un peu de ce qu’ils me laissent toute l’année !

T.P. : Est-il indispensable d’avoir des bacs de galettes d’occasion ?

B.B. : Perso, j’en suis persuadé à 200 % ! Pour la très bonne raison que tout n’est pas dispo en neuf. C’est aussi un vecteur de découverte. Lorsque que l’on récupère des lots ou que l’on chine quelques disques, on arrive encore régulièrement à se faire surprendre par des trucs que l’on n’aurait jamais eu la curiosité d’écouter. Autre levier intéressant en faveur des bacs d’occasion, la possibilité de récupérer des originaux ou des repressages plus anciens, dont la gravure sera beaucoup plus dynamique que les rééditions actuelles.

T.P. : Est-ce que l’expertise, le conseil et la disponibilité sont essentiels à la pérennité ?

B.B. : L’expérience est bénéfique car elle te fait gagner du temps et économiser de l’énergie. Les réponses sont plus rapides, les réseaux sont maîtrisés, une commande peut être bouclée en quelques minutes. Donc la disponibilité et le conseil sont optimisés.

T.P. : Est-ce que la possibilité de commander pour les clients demandeurs des disques absents des bacs, permet de mieux gérer les stocks ?

B.B. : Les commandes particulières sont indispensables. C’est le minimum de service que l’on peut rendre. Comme on ne peut pas se battre sur les prix, il faut être efficace sur TOUS les autres paramètres !

T.P. : Qu’est-ce qui t’a poussé à la création du label Dangerhouse Skylab, à cette gestion supplémentaire ?

B.B. : Dangerhouse Skylab existait depuis longtemps sans avoir de signature et d’existence matérielle. De nombreux pressages, plus ou moins liés à la boutique, ont été réalisés. Coup de main aux potes, mises en relation entre artistes et labels, conseils de prod et de distribution, coproductions ponctuelles, les nombreuses années de navigation dans les milieux vinyliques ont tissé un réseau solide sur lequel je peux compter. Dangerhouse.Skylab est juste une cristallisation de tout cela. L’envie de sortir un peu de l’ombre et d’associer le nom de la boutique à ces initiatives. Quand cela est possible, les disques du label sortent en coprod  (Casbah , Pop The Balloon, Vitamin Bomb…). Je n’ai ni le temps, ni les moyens de gérer ces sorties seul. Les gens extrêmement efficaces s’investissant régulièrement avec moi dans ces sorties sont d’une exigence rassurante.. Si l’inconscience et la spontanéité doivent rester indispensables aux décisions de sortie du label, l’approximation de gestion est à éviter comme la peste !

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« C’est l’oreille du fan qui donne de la valeur à un disque. Pas un directeur de produit. »

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T.P. : La Dangerhouse a été conçue juste quelques années avant ce que l’on nomme « la crise du disque ». Ses fondations se sont avérées suffisamment solides pour conserver sillon sur rue, alors que tant d’autres disquaires ont disparu. Le CD, formaté et glacé,  a été placé copieusement dans les grandes surfaces. On l’annonçait comme fossoyeur du vinyle mais aujourd’hui il a la gueule de bois. Aujourd’hui, les sites de streaming ne respectent pas les droits d’auteurs. Ou s’ils reversent quelque chose aux artistes cela tient au dérisoire. On ignore souvent cela. Les disquaires, eux, font le job de façon humaine.
Quels ont été les facteurs de cette crise du disque, selon toi ? Est-ce que l’émergence du MP3 a été le principal détonateur de cette crise ?  Le piratage, le téléchargement ?

B.B. : Arfff… !!!

En revenant sur les interrogations que tu cites, j’ai un peu honte. Avec un chouïa de réflexion, je devrais avoir des réponses sensées à tout ça. Mais le premier truc qui me vient à l’idée, est que je ne me suis en fait JAMAIS préoccupé de cette situation générale. Ces quelques années de « business marasme » ont été traversées par Dangerhouse de manière très égo centrée et radicale.
Il ne faut pas oublier que depuis l’avènement de ces méthodes de consommation liées à la technologie, la musique que je défends s’est extrêmement bien comportée. Grâce à des artistes et des labels qui avaient déjà une vue implacable de leur destinée. A savoir FAIRE de la musique, la JOUER sur scène et SORTIR des disques.
Le b.a.-ba, quoi ! Pas la volonté de conquérir le monde avec des sonneries de portable et des sponsors indignes. Les chiffres de vente sont indubitablement en baisse ces temps-ci. Mais le MP3 à bon dos. Pas de crise économique derrière tout cela ?
Ceux qui ont souffert (et souffrent encore) de cette situation sont aussi ceux qui ont voulu en tirer profit. Pas de pitié. You can’t always win. J’ai souvent exprimé contre vents et marées ma position de disquaire pro téléchargement. Avec en corollaire la transformation en achat des galettes importantes et signifiantes. La musique doit circuler. Elle doit s’exposer au jugement. C’est l’oreille du fan qui donne de la valeur à un disque. Pas un directeur de produit. Ni un placement de pub. Mieux vaut voir le côté positif de ces nouvelles technologies. A savoir ouvrir grandes ses oreilles aux scènes du monde entier, la richesse musicale n’ayant jamais été aussi intense.

T.P. : Certes, mais il y a tout de même des nuances entre le téléchargement légal et l’arbitraire, non ?  Il faut être singulièrement confiant pour supposer l’achat chez son disquaire d’un support réel de l’album que l’on aurait téléchargé précédemment, non ? Quand un petit groupe peine à financer son disque, le vendre, rentrer dans ses frais et éventuellement faire quelques bénéfices pour pouvoir espérer en sortir un autre, le téléchargement légal ou pas ne lui permet pas de continuer à développer ses projets artistiques sereinement, non ? La part de gâteau est un peu amère, non ?

B.B. : Certainement. Néanmoins le « singulièrement confiant » me va. Par opposition au « généralement négatif ». Ce n’est pas de la béatitude ou de l’inconscience. Parce que le milieu ultra indé que nous soutenons, bénéficie encore d’un peu de bienveillance de la part des fans supportant encore les artistes. Ne serait-ce que par conviction. Les nouvelles méthodes de consommation sont mondialement installées dans la plupart des foyers. Elles sont difficilement révocables par les textes. Pour preuve, les piteuses tentatives de législation gouvernementales auxquelles nous avons pu assister ces dix dernières années.
Ce système est loin d’être parfait. Il est même épouvantablement cruel. Les groupes souffrent de cette situation. Ils ont encore quelques niches de revenus via le live, les ventes via Bandcamp, le merchandising, et les ventes physiques qui perdurent (heureusement) quand même. Ils se débrouillent pour réduire un peu plus les frais d’enregistrements. Ne perds pas de vue que la production indé n’a jamais été aussi prolifique. Comme quoi l’instinct de survie fonctionne encore. Grâce à la gnaque et à l’inventivité.
Sur ce débat, je n’ai aucune solution à préconiser. Je continue d’apporter à ceux qui le désirent le support physique et l’éventuel éclairage de mes conseils et renseignements. Sans oublier la base physique de vente matérielle pour les artistes et les labels. Le choix est offert à l’acheteur. In fine, c’est lui le décideur.

T.P. : MPO, le seul fabricant français de vinyles n’a jamais cessé d’en produire depuis 1957. Ce support que l’on disait moribond, voire occis par les becs des oiseaux de mauvaise culture, est-il finalement le symbole de la résistance des disquaires indépendants ?

B.B. : Le premier symbole de résistance à ce niveau là est d’abord venu des DJ’s et des milieux hip hop et techno.
Ce sont eux qui ont continué à faire presser de gros volumes pendant les années digitales. Quelques labels dits « rock » ont également apporté leur contribution, mais à une échelle bien inférieure. Le marché français a été lobotomisé pendant cette période. Le discours des grands distributeurs a été de marteler que le vinyle était mort. Tout en forçant la main à de nombreux consommateurs. Pour les pousser à changer les formats de leur discothèque. Pour adhérer aux recettes inimaginables du business d’aujourd’hui.
Ces années-là, lorsque je recevais des vinyles d’Australie, d’Angleterre ou des Usa, il était inimaginable pour la plupart du public que cela puisse encore être pressé. Ce que l’on ne sait pas dans le cas de MPO, c’est que de nombreux labels étrangers faisaient presser chez eux. Comme Dischord par exemple. Le symbole de résistance est donc aussi à porter au crédit de ces labels et DJ’s qui ne se sont pas reniés. Les disquaires ont juste été un relais.

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T.P. : Quel est l’apport des labels indépendants, du DIY et de l’iconographie, dans les survies du vinyle et des disquaires ?

B.B. : Énorme, évidemment. Ce sont eux qui donnent les tendances, le son de demain. Les personnes curieuses se nourrissent de ces sons, de ces pochettes, de ces codes graphiques ou photographiques. Beaucoup d’artistes reconnus sont issus de ces milieux indés. Les White Stripes, Nirvana, Black Lips, Gossip, Black Keys ont débuté au sein de petites structures, qui les ont épaulés pour atteindre la lumière médiatique.

T.P. : Des regrets, des remords quant à ton union avec le sillon ?

B.B. : Strictement aucun.

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3ème tranche. Le gâteau musical. Comment continuer à s’en payer une belle tranche ? Crème et ingrédients sains.

T.P. : Quel est ton regard sur les majors, principaux fournisseurs d’enseignes disparues ou en difficulté telles que Virgin ou la FNAC ? Ces entreprises aujourd’hui chancelantes, ont pourtant contribué à outrance à développer l’uniformité musicale prescrite par des médias imbibés par les majors et, favorisé le CD et l’essor des plateformes d’achat en ligne.  Est-ce que les majors ne sont pas responsables en partie de la crise du disque en ayant patronné le tout-à-penser et, par leurs encouragements à la facilité d’utilisation auprès des consommateurs, conforté la perte de qualité d’écoute ? Es-tu surpris de voir de nouveau les majors reproduire du support vinyle ?

B.B. : Voir réponse, un peu plus haut. Je ne m’en occupe pas. Non pas par dédain, mais par souci de continuer à maintenir mon cap et ne pas perdre de temps. De temps en temps, je me rends compte qu’un des groupes que je supporte (à l’anglaise bien sûr) est aspiré par une major compagnie. Bon vent à eux.  Je leur souhaite tout le bonheur du monde. Et surtout une bonne paire de lunettes et un avocat compétent à la signature du contrat. A un certain niveau d’ambition, admettons que la signature sur un gros label semble indispensable. Mais pour des raisons de distribution, ils sortent de mes bacs et de mon radar.

T.P. : Est-ce que la cohabitation entre numérique et physique est inéluctable ? Est-ce qu’aujourd’hui la crise du disque qui semble perdurer, n’est tout simplement pas entretenue par la crise économique ?

B.B. : La cohabitation physique et numérique doit être intelligente. On ne parle plus de musique mais de support. Beaucoup de personnes ne reviendront plus au vinyle. Cela ne me pose aucun problème. C’est tout à fait légitime. Par contre, pour les inconditionnels du vinyle, la présence d’un format dématérialisé offert avec le format physique devrait se généraliser.

T.P. : Est-ce qu’il est indispensable de diversifier l’offre dans les bacs : nouveautés, occasions, rock & roll, jazz, funk, classique, soul, etc ? De varier ses activités : partenariats, showcase, événements, label etc… ?

B.B. : La diversité dans les bacs et la multiplication des activités hors magasin, ne fonctionneront pas en l’absence de réelle motivation profonde. Le plaisir doit être le moteur. Pas les objectifs de visibilité et de promotion. Mes engagements dans le label, dans mon sponsoring /soutien de nos merveilleuses Grrriottes Girrrls (vaillante équipe de roller derby lyonnaise), comme chroniqueur radio chez Rock à la Casbah ou encore, comme pseudo DJ arrivant à noyauter les Nuits Sonores, sont des activités uniquement motivées par l’ENVIE.
Comme la vie est bien faite et que ces partenaires sont remarquables, c’est aussi ultra cool pour l’image de Dangerhouse.

T.P. : Quel est l’impact du Disquaire Day pour un disquaire indépendant tel que Dangerhouse ?

B.B. : Une énorme journée de ventes le jour même. Une très bonne médiatisation de l’événement de la part des organisateurs. Donc une très bonne visibilité pour la boutique. Voilà pour le positif. De l’autre côté, un choix des références proposées à améliorer. Réellement. Trop peu d’inédits. Trop de classiques repackagés et hors de prix. Et finalement peu de retombées le reste de l’année. Mais à poursuivre, en optimisant l’idée.

T.P. : Certains libraires semblent s’être tiré une balle dans le pied en installant des liseuses dans leurs rayons. Les disquaires indépendants n’ont finalement pas fait entrer d’appareil de Troie, comme par exemple le lecteur MP3, dans leur boutique. Est-ce qu’ils ont été plus lucides, plus cohérents ? 

B.B. : Non. Comme je le disais précédemment, les deux formats existent. Ils sont compatibles et ne concernent pas le même public. On ne peut pas dicter de modes de consommation. Le combat support physique/support dématérialisé s’est retrouvé d’arrière garde à partir du moment où les outils ont été disponibles partout et accessibles dans tous les foyers.

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« Est-ce que l’on t’a déjà demandé d’acheter un disque pour l’étudier à l’école ? »

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T.P. : Sans tomber dans le corporatisme, comprends-tu que l’on abaisse la TVA sur moult produits culturels, notamment sur le livre, mais pas sur le disque ? Les libraires survivants se sont regroupés pour être entendus face à des géants comme Amazon, pourquoi les disquaires ne semblent pas s’unifier pour lutter ?

B.B. : Pas de réponse valable. Les libraires, plus nombreux, ont peut être plus de poids. Ils sont considérés comme une activité plus « noble ». Cela peut aussi expliquer les conditions générales de TVA. Le livre est arrivé à imposer le prix unique. Il se pose aussi d’entrée de jeu sur un territoire d’économie française, d’éditeurs francophones, ce qui laisse supposer un soutien étatique. Le livre est inscrit dans ta culture générale, depuis ton plus jeune âge. Est-ce que l’on t’a déjà demandé d’acheter un disque pour l’étudier à l’école ? Sur combien de livres as-tu transpiré au cours de ta scolarité ?
Quant aux disquaires, le temps et l’énergie consacrés à la survie annihilent sans doute l’action corporatiste. De plus, les disquaires indépendants ont tous une histoire particulière, des réseaux différents, des trajectoires personnelles. Ils pèsent de moins en moins lourd sur le marché intérieur. On n’exporte pas, mais on importe énormément de marchandises quand même. Je suis très mal placé pour poser un jugement sur la possibilité d’action de masse. Je n’ai pas beaucoup de sensibilité corporatiste malgré de très bonnes relations avec ceux qui creusent le même sillon que moi.
Quant à Amazon, le débat est trop vaste. La seule chose à mettre en avant est que tant que l’on s’attachera à vider les poches des consommateurs, à étrangler leur pouvoir d’achat et à écraser les gens sous la misère, Amazon est en bonne place pour devenir le futur maître d’un monde culturel appauvri et desséché.

T.P. : Comment faire comprendre aux jeunes générations, que la dématérialisation de la musique détruit la perception du facteur humain ? Il y a des êtres de chair et d’os derrière l’ogre virtuel. Est-il important d’être activiste, militant, de se servir des nouveaux outils de communication (réseaux sociaux, site, blog, etc..) pour  bénéficier d’une reconnaissance et subsister en tant que disquaire indépendant ?

B.B. : Bien sûr qu’il faut être militant et activiste ! Comme je l’ai dit plus haut, pour moi c’est la base du milieu artistique que je défends. Tout le monde peut s’y coller. Pendant que les médias classiques servent la pâtée à tout le monde, il faut que l’on fasse bouillir nos petites scènes locales, nos petits secteurs musicaux. Que l’on fasse briller les yeux des personnes découvrant tous les jours ces activités indépendantes, alors même qu’elles n’en soupçonnaient pas les existences. Les réseaux sociaux sont le sésame pour toucher les gens curieux désirant respirer un autre air. Puisque tu parles de dimension humaine, il faut évidemment aussi sortir des réseaux sociaux. Ils ne sont bien sûr qu’un déclencheur ! L’aboutissement est d’entrer dans une salle de concert, chez un libraire, un disquaire, une expo, une brocante. Nous avons cinq sens à faire fonctionner à plein tube. Il serait quand même dommage de s’en priver ! La parole notamment se perd,. Le mail et les SMS sont des outils merveilleux. Cependant ne perdons pas de vue que l’on exprime beaucoup plus de choses en quelques minutes de tchatche en face à face. Donc mille fois oui aux réseaux sociaux, s’ils génèrent des rencontres physiques où l’on échange, on s’aime, on se bat, on débat, on se touche, on rit, on se regarde et on se promet de se revoir très vite. Sans l’affirmer de manière ostensible, Dangerhouse a toujours eu dans son cahier des charges le devoir d’être un lieu de rendez-vous et d’infos, parallèlement à son activité commerciale.

T.P. : Est-ce que les sites des petits labels ou distributeurs indépendants nuisent aux disquaires, en essayant de vendre leurs productions en direct afin de supprimer le coût des intermédiaires ?

B.B. : Pas du tout. C’est un des seuls principes de survie qu’ils peuvent encore exploiter. La réponse pourrait éventuellement être affirmative (et encore..) pour un groupe actif de la même ville. Les frais de port étant énormes, plus personne ne commande un LP à un petit groupe de Pittsburgh ou d’Auckland. Le rôle du disquaire est également de regrouper des quantités intéressantes de commandes auprès de distributeurs étrangers afin de réduire les frais de port. Pour que les disques se retrouvent à un prix à peu près décent dans les bacs.
Et remarque en passant, j’essaie moi-même le plus souvent possible d’acheter en direct aux petits labels pour supprimer un intermédiaire quand je le peux, voire aux artistes eux-mêmes. C’est aussi une source de rencontre et d’échanges intéressants.

T.P. : Comment perçois-tu l’avenir de Dangerhouse ? Celui des disquaires ?

B.B. : Béatement. Je suis optimiste. A la limite de la crétinerie. La situation financière a toujours été limite, malgré une progression constante depuis le début. Les disquaires essaient de bien faire le boulot. Les labels essaient de bien faire le boulot. Les artistes, et les salles essaient pour la plupart) de bien faire le boulot.
Les points d’inquiétude sont au delà de notre contrôle. A savoir une lourdeur à la limite insupportable des charges fixes. Sans oublier l’appauvrissement évident du budget culturel dans la poche du public.
Une assiette correctement remplie et un toit sur la tête sont beaucoup plus cruciaux qu’un sac de disques, un bouquin ou une place de ciné.

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4ème tranche. Mix sur la platine. On change de galette mais pas le feu des bougies ?

T.P. : Quelles sont les choses les plus incroyables que l’on t’ait demandées en entrant chez Dangerhouse ?

B.B. : L’Equipe…
Si les disques étaient à vendre…
Qu’est ce que c’est que ces grands Cd… ?
Sans parler de trucs du genre : « Viens ma puce, je vais te montrer comment c’était avant », « Bonjour, je cherche Dangerhouse, c’est loin d’ici ? » ou encore récemment « Vous connaissez quelqu’un pour dégraisser ma cuisinière ? ».

T.P. : Existe-t-il un disque que tu refuserais de vendre ? Est-ce que tu as honte de certains disques que l’on pourrait trouver dans tes bacs ? 

B.B. : J’assume tous les disques présents dans mes bacs. Il faut souvent faire de l’explication de texte. J’ai dans mes bacs le premier album de Skrewdriver par exemple. Un des meilleurs albums de prolo/punk 77 à mon sens, mais sorti avant le virage nazillon/décérébré du groupe survenu après…
De la même façon, si je peux vendre un disque promo de Mylène Farmer ou de Coldplay à un prix intersidéral, je le vivrais très bien. Car cela me permettra de faire une commande chez Trouble In Mind ou Mono-Tone par exemple. Ce sont-là quelques micro-événements que je mets en scène pour répondre à ta question, mais l’essentiel des bacs DH sont composés d’éléments naturels, fréquentables, merveilleux et bons pour la santé.

T.P. : Quand un disque sort, il peut être l’objet de critiques ironiques de plumes indubitablement subjectives et pas toujours constructives, dans la presse dite spécialisée.  Est-ce que cela influence tes choix ?

B.B. : Aucunement. Je ne lis plus la presse dite spécialisée depuis une vingtaine d’années. Ni pose, ni de snobisme là- dedans. Juste une lassitude de leur obsession de la hype, couplée à un cruel manque de temps. Je garde un œil sur le fanzinat, les forums et réseaux sociaux, ainsi qu’une oreille attentive aux suggestions des clients. Le choix final sera toujours le SON, quoi qu’il en soit. Sans oublier le prix de vente qui doit rester humain.
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« Je déteste ces notions de classement, de tops 10, 50 ou 200.« 

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T.P. : Que répondre à ceux affirmant que les disques sont trop chers ?

B.B. : Qu’ils ont raison ! La honte s’est réellement installée avec l’ère triomphante du Cd.  Période pendant laquelle les labels se sont honteusement gavés sur les marges. Le vinyle coûte cher à produire. Il est quand même difficile de proposer du LP à moins de 15€ en boutique aujourd’hui. Même en supprimant les intermédiaires.
Avec la progression des ventes de vinyles, un phénomène pervers s’installe ces derniers mois.  Des labels, essentiellement de rééditions (pas tous, heureusement, mais une certaine contagion se profile), sentent le bon filon. Ils se montrent plus que voraces, en appliquant 25 à 40 % d’augmentation. En avançant des arguments en carton pâte, tel que le vinyle en 180gr ou celui des pressages soit disant pour audiophiles. On notera l’intelligence du raisonnement qui consiste, au moment où un jeune (et moins jeune) public commence à retrouver le chemin des bacs, à leur taper à nouveau sur la gueule. Déprimant !
Quelqu’un peut-il leur expliquer qu’un disque à 30€ en bac se vend dix fois moins bien qu’un disque à 15€ ou 18€ ? Mais bon, pas d’acharnements sur les labels. La plupart sont corrects et en sont au même stade de survie que les disquaires. Les charges fixes, évoquées plus haut, sont aussi largement et douloureusement intégrées au prix au détail.

T.P. : Comment amplifier l’appétence et la curiosité musicales ? Celles qui permettent d’aller au-delà des ondes nationales, des discours obtus et des œillères des chapelles ? Comment faire comprendre que la musique ne se limite pas aux frontières d’un genre mais qu’elle est une galaxie à explorer ? Sans tomber dans la truelle ostentatoire formellement subjective et par conséquence inutile, quelles recommandations donnerais-tu à un jeune souhaitant commencer à s’ériger une discothèque idéale ?

B.B. : Effectivement, je déteste ces notions de classement, de tops 10, 50 ou 200. Elles sont des facilités de fonctionnement. L’aseptisation et l’ennui arrivent par ces portes là. Elles représentent le degré ultime de la fainéantise intellectuelle. Chaque discothèque doit-être totalement personnelle. Dieu sait qu’il n’est pas facile d’avoir des goûts à contre courant. Par exemple, un ami formulait récemment son agacement quant au fait qu’il lui était compliqué d’exprimer son aversion pour Gainsbourg.
Pour revenir à ton jeune. Qu’il se serve des nouvelles technologies pour écouter un maximum de trucs. Qu’il s’arrête sur les choses qui lui parlent. Qu’il fasse le « petit » effort de situer le Lp dans le temps et le contexte. Cela peut lui éviter de perdre du temps et de pouvoir tirer les bonnes ficelles. Efficacement. Ne pas trop écouter « ceux qui savent ». Avoir un libre arbitre. Ne pas tomber dans les hypes qui durent dix minutes. En cas d’écoute numérique, être certain d’avoir une bonne source sonore (et des fichiers numériques bien intitulés) avant de condamner un disque. Analyser ses erreurs. Il est plus facile d’aller vers le mieux lorsque l’on a cerné les causes de ses déceptions.
La notion de discothèque idéale est totalement incernable. Cela ça doit évoluer de semaine en semaine, de jour en jour. Quel ennui que la perfection ! C’est quand même un truc détestable, gravé dans le marbre, froid et ennuyeux. J’essaie de toujours promouvoir la remise en question, d’éviter les certitudes. La curiosité te donne accès à TOUT. Il y a de la bonne musique aux quatre coins de la planète. On doit trouver ce qui brille dans tous les genres. Voilà quelques platitudes, jetées à la volée, qui valent ce qu’elles valent,

T.P. : Face à l’appauvrissement culturel et à l’asthénie des moyens mis à la disposition de la scène indépendante, l’édification de petites chapelles imbriquées les unes dans les autres telles des poupées russes, voire peu solidaires les unes des autres, semblent nuire à l’idée de faire front commun pour lutter contre la concentration des moyens. Est-ce que les prêches variés du rock and roll, c’est-à-dire les exhortes nombrilistes, offensent et éclipsent le caractère salutaire de la solidarité nécessaire et essentielle à la survie de ce milieu ? Comment lutter contre la désertification de la scène musicale indépendante, contre les bombes des freaks du fric ? Est-ce que le combat, pour mettre à la lumière la scène de l’ombre, est vain ?

B.B. : Trop compliqué, Maître, trop politique….
Si mon jugement était aussi noir, ça fait longtemps que j’aurais raccroché mes platines et serais parti à la pêche

T.P. Le milieu underground souffre-t-il des mêmes morgues et travers que l’intelligentsia de la production musicale caviar ?

B.B. : Si tu veux dire que le milieu indé est une réplique miniature des sphères des majors, oui. Souvent. On peut aussi y trouver des luttes d’égo, des haines et des jalousies. Par quel miracle y échapperait-il ? Les intérêts financiers étant plus limités, les plus âpres au gain partent vite ailleurs. La nature humaine applique ses tares et ses qualités à tout le monde, dans tous les milieux.

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« Ma banquière a un tee-shirt Ramones et ma mère dit que les soldes ont été « rock’n’roll » cette année. »

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T.P. : Est-ce que les mots « punk », « rocker » signifient encore quelque chose ? Est-ce que les codes ont encore une signification autre que le sens giratoire sectaire ?

B.B. : Bien sûr, l’appropriation par le grand public des terminologies underground ont signé l’arrêt de mort des chapelles musicales. Je ne supporte plus depuis longtemps des qualificatifs du genre « rock’n’roll » ou encore « vintage ». Ma banquière a un tee-shirt Ramones et ma mère dit que les soldes ont été « rock’n’roll » cette année.
Blague à part, je ne suis pas vraiment nostalgique des années « claniques » où tu devais ressembler à ce que tu écoutais. Cela nous a quand même donné des horreurs esthétiques. Je préfère encore le joyeux bordel et les non-codes actuels, c’est plus drôle et ouvert. Au siècle dernier, quand un client rentrait à la boutique, tu pouvais parier un œil sur le bac où il allait se diriger. Aujourd’hui, c’est beaucoup plus rare, et cela me va.

T.P. : Es-tu encore surpris que l’on puisse te considérer comme un disquaire de référence en France ?

B.B. : C’est le rapport au temps qui fausse la donne. 25 ans d’existence. Je pète les compteurs !
Mais avant de parler de disquaire de référence, intéressez-vous au travail que font des endroits comme La Face Cachée à Metz, Rockin’Bones à Rennes, Le Laboratoire ou Vicious Circle à Toulouse, Sofa à Lyon et tant d’autres. Ils me mettent la pile sur pas mal de sujets. Et surtout, ils sont aussi des activistes. Ils ont souvent des labels, s’investissent dans pleins de trucs. Ce sont ces gens-là qui aident à tenir à bout de bras leurs scènes locales. Un mec comme Seb « Beast/Rockin’Bones » à Rennes me sidère. Ce gars doit avoir des journées de 38 heures et des semaines de 10 jours.

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T.P. : Comment te préserves-tu de l’overdose de la banalité, de l’usure de la passion ?

B.B. : En essayant de lever le pied régulièrement. Ce qui n’est pas simple vu mon addiction.  Mais j’essaie.

T.P. : Comment ? En te réfugiant dans le cocon familial ?  En te réfugiant dans le silence de la lecture ? En faisant la cuisine avec un fond de musique classique ou d’opéra (rires) ? Est-ce que le silence t’est supportable, voire salutaire ?

B.B. : Ha ha ha ! Je sens que mon côté obsessionnel des gastronomies diverses et variées se perçoit de plus en plus.
Oui, c’est une de mes aires de repos.
J’ai la chance d’être extrêmement bien entouré. Par la famille et les amis. Ils sont d’un soutien sans faille. Ils n’hésitent pas à mettre la main à la pâte pour Dangerhouse. Ce qui peut provoquer un mélange des genres. Mais sans aucune douleur. C’est plutôt classe ! J’ai besoin d’eux. De manière vitale. Comme de Nadine, ma compagne. Elle ne compte pas ses heures et son dévouement pour me soulager des contraintes comptables et informatiques pour lesquelles je n’ai aucune application. Je garde un œil bienveillant sur les trajectoires de nos deux grandes filles qui ont quitté la maison.
Il me reste aussi en rayon, un vieux fond de supporter de foot, quelques parties de coinche, une goinfrerie littéraire sans limite (message important : soutenez la 13ème Note, une des dernières maisons d’édition à m’avoir fait briller les yeux). Rien de très étrange en fait. Average guy !

T.P. : Si tu en avais la possibilité est-ce tu changerais quelque chose Dangerhouse ?

B.B. : Non, S’il y a eu des erreurs (et aucun doute là-dessus), elles ont construit la boutique… et moi.

T.P. : Est-ce qu’il y a des projets particuliers au sein de la Dangerhouse ? De nouvelles petites bougies d’allumage ?

B.B. : Pas dans l’immédiat. Les projets de la rentrée seront d’affiner et d’optimiser tout ce qu’il y a déjà en place (label, VPC, partenariats, rangement et classement…).

T.P. : A l’étape de 25ème anniversaire, est-ce que tu peux dire que le danger stimule encore la maison, voire la raison ? Peut-on souhaiter une crise de la quarantaine à Dangerhouse ?

B.B. : Une crise de la quarantaine arriverait au moment de ma retraite…
Peut-être le moment d’envisager alors une seconde carrière de contemplatif …

T.P. : Espères-tu pouvoir transmettre le flambeau de Dangerhouse sans souffrir de brûlures ?

B.B. : Evidemment. J’adorerais que Dangerhouse puisse continuer après moi. Cependant, l’évolution du milieu ne me laisse guère d’espoir. Mais ce serait un réel bonheur que d’avoir un dingue qui veuille s’y coller.

T.P. ; Un message particulier à faire passer ?

B.B. : Non.

Merci beaucoup Bruno d’avoir accepté de partager ce quatre-quarts d’anniversaire avec nous.

Par Tata Powers.

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