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Mémoire Underground au grand air.

Mémoire Neuve est un sympathique label associatif dont le but est d’éditer officiellement sur vinyle, des morceaux inédits de groupes « rock underground » des années 60/70/80. Des choses jamais publiées,  mais pourtant vivantes dans la mémoire sentimentale du public et évidement des groupes concernés.

Un sacerdoce d’amoureux de la musique : sélectionner, retrouver les membres des groupes, récupérer des bandes exploitables, les archives, les photos, financer les mixages, les masterings, la production des vinyles en édition limitée.

Le but n’est pas le profit. Mais juste une affection singulière, un investissement particulier pour une période musicale définie et de faire naître de l’oubli des collectors.

De quoi rafraîchir, raviver, entretenir la mémoire auditive de passionnés. Ou de s’en créer une neuve. Allez-vous agiter les synapses sur leur bandcamp.

Chaque chose peut être mémoire.

Exemple ci-dessous,  choisi de façon très partiale et totalement assumée.

Grâce à Mémoire Neuve les morceaux de « Dentist » ont enfin été pressés en 2009.

C’était hier, tout juste une trentaine d’années. En ces temps là, vers 1976/1977, Nice était un peu loin de tout. Londres, L.A., New-York, Paris… ça bougeait dans tous les coins, le rock de retour, on voyait presque une révolution dans le fait d’échanger chichon et patchouli pour Valstar et Fringanor. Dans notre petit coin, tout en bas à droite, nous étions à distance propice aux rêves et aux légendes. Manière polie, en fait, de dire que nous n’avions rien ; pas de concerts, pas de salles, pas de disquaires mais une police municipale tout occupée à ce que Nice reste une «ville de vieux». Du coup, sans doute à cause de cette pénurie, de cet éloignement et toujours un peu complexés de ne pas être à l’un des ailleurs fantasmés, nous avons dû, avec les moyens du bord —le Findlater’s de la rue Lépante ou le She She Club des hauts de Cagnes en guise de CBGB ou de Max’s Kansas City— inventer notre propre scène rock. En plus petit mais néanmoins une scène rock… Une vraie, avec personnages hauts en couleur, lieux, intrigues, stars et suiveurs et, le plus important, une véritable attitude et un VRAI SON. Difficile, à l’écoute de ces bandes enfin exhumées, d’imaginer que rien ne soit sorti à l’époque. Parmi la floraison de groupes pionniers du rock niçois, Dentist était un cas un peu à part. Bien moins punk (même si le mot semblait avoir été inventé directement pour Frank Durban) que rock n’ roll. D’ailleurs, comme dans une suggestion linguistique de ce classicisme, on avait plutôt tendance à dire «les» Dentist, comme on disait «les» Stooges, ou «les» Flamin’ Groovies ou surtout «les» Saints, le groupe contemporain dont les niçois étaient le plus cousins. Sans le faire exprès, un peu au hasard d’amitiés remontant aux années de lycée, Dentist avait retrouvé l’alchimie des grands combos énervés. Un chanteur/hurleur, François «Bebe rt» Albertini, indéboulonnable star locale, planté derrière son micro comme personne n’osait le faire de ce côté-ci de Joey Ramone. Deux guitaristes d’exception et furieusement complémentaires : à ma droite Jean-Marc Seni, chef d’orchestre intransigeant du combo et adepte du riff qui saigne, à ma gauche Pierre Nègre, rentré de Londres pour se joindre au projet, apportant au mur de son la virtuosité économe des vrais guitar heroes. Enfin une section rythmique, Fifi Lejeune à la batterie et Frank Durban à la basse, qu’on sentait capable de réprimer dans l’oeuf toute tentation à la mollesse ou à la digression de leurs collègues.

Dentist jouait vite. Dentist jouait bien. Dentist choisissait à merveille ses reprises de Otis à Radio Birdman, des Stooges à Question Mark ; que du millésimé… Mais surtout, Dentist parvenait à écrire dans la foulée de ses modèles, des originaux qui ne sonnaient pas ridicule ou scolaire. Il y eut ainsi une série de concerts inespérés avec cette formation, celle présentée sur la face A de cet album issue de sessions de 1978… A partir de 1979 allait commencer une nouvelle période. Après le départ de Pierre Nègre, parti former Strideur (groupe majeur de cette scène niçoise) et le bref passage de Bernard Segard parti former les Bandits (autre grand nom issu de la scène niçoise), Jean-Marc Seni assumait seul les guitares et le leadership du groupe. A l’image de certains de leurs maîtres, Flamin’ Groovies en tête, Dentist, plus pop, plus frais, plus léger parvint à se réinventer et entamait une véritable deuxième carrière sans jamais perdre l’énergie cinglante des débuts. On commençait même à entendre Bebert chanter, oui, chanter et en français… une évolution qu’illustrent les titres en face B, issus de sessions de 1979. Un glissement vers un son plus sixties qui annonçait déjà la suite des événements et la fin du groupe… Fin 80, Dentist se séparait pour laisser place à l’aventure Playboys. Leur destin aura it-il été différent si ces bandes étaient sorties à l’époque, si le groupe avait été parisien ou new yorkais au lieu d’être niçois, s’il avait pu bénéficier de la reconnaissance qu’il méritait ? Dur à dire. Trente ans après, tout cela n’a plus grande importance. Restent des souvenirs, des photos (comme celle de Bebert en sheik arabe, improbable croisement de Question Mark et Ben Laden, flanqué de Frank en légionnaire pour ce qui devait être un concert de nouvel an au Findlater’s), la certitude d’avoir vécu quelque chose d’un peu magique, et surtout le plaisir de redécouvrir ces titres, à écouter comme ils ont été conçus : à fond la caisse !

Youri Lenquette – Mars 2009